Ce fut sous un horrible maux de tête que Spirou s’éveilla. Une douce odeur de cuisine arriva à l’apaiser, sans compter ses draps soyeux qui enveloppaient son corps… Soudain, une vive lumière l’aveugla, accentuant sa douleur.

- C’est étrange comment tu peux dormir longtemps…

Il n’en croyait pas ses yeux. Devant les rideaux tirés, cette jeune femme au teint mat, à la longue chevelure brune…

- Luna ?!?

Le rouquin regarda autour de lui.

- Suis-je à New York ?

- Présentement, nous sommes dans la Petite Italie de Montréal, expliqua-t-elle en essorant un tissu imbibé d’eau froide. Attends, laisse-moi te soigner…

- Mais avant, explique-moi ce que tu fais… OUH !

Le contact immédiat avec la fraîcheur de l’eau le prit par surprise, mais cela le soulagea l’instant d’après. Luna continua à exercer sa pression sur la tête endolorie du journaliste tout en disant :

- Pour faire simple, j’ai quitté mon papa, le temps de faire une visite à ma famiglia.

À ces mots, une voix de femme retentit :

- LUNA ! QUAND TU EN AURAS FINI AVEC TA CONQUÊTE, QUITTEZ AU PLUS VITE MA MAISON !
Les mots étant italiens, Spirou ne put comprendre ce que la dame avait dit.

- Qui est-ce ?

- Oh, elle ? Ma nonna. Ma grand-mère, quoi ! La matrona de la famiglia. C’est la mère de ma mamma.

Mais cela n’expliqua pas comment elle avait pu le trouver inconscient. D’ailleurs, qui l’avait assommé ?

- Comment – un élancement de sa douleur força Spirou à faire une pause, puis il reprit – Comment m’as-tu retrouvé ?

- J’étais en chemin pour la casa de ma nonna lorsque je t’ai trouvé, effondré dans la neige. Comme la casa était encore loin, j’ai dû appeler oncle Roméo et c’est grâce à sa voiture que j’ai pu t’amener ici.

Il avait été abandonné ? Il n’avait pas été enlevé ? Voilà qui était étrange… Mais peut-être avait-il été laissé sur place afin d’éviter de retrouver Fantasio…

- Fantasio ! Je dois le retrouver !

- Hé ! Un minuto, scavezzacollo ! Uno : tu as pris un solide coup derrière la tête. Due : nous devons manger, c’est la moindre des choses à faire. Et tre : mais avant, je dois te rendre tes vêtements, lavés à la machine.

- Mes… ?

Spirou constata finalement qu’il était presque dévêtu. Heureusement qu’il avait encore ses sous-vêtements…

-xxx-

« Bonjour à tous. Il est sept heures et il fait environ moins vingt-deux degrés à Montréal. »

Ainsi avait parlé Benoît Gagnon, l’animateur de Salut bonjour !*, alors qu’Esméralda, la grand-mère de Luna, préparait le petit déjeuner dans la cuisine alors que sa petite-fille, Silvana, préparait la table. Cette dernière avait le même âge que Luna, vingt-et-un ans**, mais elle avait les cheveux et les yeux très foncés. Et ce n’était pas seulement les seules différences…

Alors qu’elle remarqua l’arrivée de Luna et de Spirou (enfin rhabillé) par les escaliers, elle dit à sa cousine :

- Dis, depuis quand tu amènes tes amantes chez nous ?

- De ce que je sais, répondit calmement la fille de Vito, il s’agit de la casa de nonna.

- Qui a dit que j’étais d’accord pour héberger ce rosso ? demanda la grand-mère, irritée.

- Moi.

Cette réplique fut prononcé par un homme dans la quarantaine, aux cheveux aussi noirs que Silvana.

- Roméo, mio figlio, reprocha Esméralda. Qu’est-ce que cet inconnu fait par ici ?

- C’est Luna qui l’a trouvé, s’expliqua son fils aîné. Je ne vois pas pourquoi on devait refuser l’hospitalité à ce jeune homme.

- Alors, c’est vous ? demanda Spirou, se souvenant du récit de la Newyorkaise.

- Oui. Comptez-vous chanceux que Luna était sur votre chemin. Ce qu’elle est douce… à l’image de sa mamma !

- Francesca n’était pas comme ça ! C’était la honte de notre famiglia !

- Mamma ! Comment oses-tu dire du mal de ta figlia ?

Esméralda ne tint pas compte des propos de son fils et cracha son venin.

- La dernière de la famiglia… Elle a nous a renié, Roméo ! Pour ce Vito, ce pappagallo !

Son regard flamboyant se posa sur Luna.

- À l’image de sa mamma, oui. Bella, oui, mais ribelle.

- Très bien, j’ai compris, répliqua froidement la jeune Cortizone. Si vous me cherchez, je suis dans ma chambre…

Spirou voulut la rejoindre, mais Roméo le saisit amicalement par les épaules.

- Allons, amico, vous voudriez bien manger quelque chose pour vous restaurer, hein ?

Embarrassé, il n’eut pas le choix d’accepter.

-xxx-

La famille du côté de la mère de Luna se révéla beaucoup plus accueillante que Spirou avait cru. La maison où il fut hébergé était celle d’Esméralda, la matrone, mais elle ne pouvait concevoir une maison sans enfants. Voilà pourquoi elle prit sous son aile Roméo, ainsi que sa femme, Amélia, et leurs deux filles, Bianca et Silvana.

Le petit déjeuner était composé de jus d’orange ainsi que des crêpes, servies avec du sirop d’érable. Un vrai délice sucré ! Et la famiglia… elle n’avait n’aucun lien avec Vito, excepté le fait qu’il était l’époux de feu Francesca. Le crime ? Ils voulaient s’en dissocier, même que Bianca projetait devenir coroner afin d’éliminer ce mal.

Alors que Spirou vida d’un trait le reste de son verre, Amélia dit :

- Je suis désolée pour la dispute.

- Oh, ce n’est rien. J’en ai vu, de telles réunions de famille.

Il pensa soudainement à la famille de… Fantasio ! Il devait trouver un moyen de le contacter ! Il se leva rapidement, tentant de retrouver son anorak.

- Mais que faites-vous ? demanda Roméo.

- Je dois retrouver un ami !

- Laissez-moi au moins vous aider…

- Je m’en charge !

Luna arriva de l’escalier, prête à partir.

- Toi ? s’étonna Bianca.

- Oui, et alors ? Je te fais remarquer que toi et ta sœur avez des cours, ce matin. Et qu’oncle Roméo doit s’occuper de ses fleurs. Et que tante Amélia doit retourner à la boucherie. Et je n’ai pas envie que nonna sorte par un temps pareil.

- Ce n’est pas un temps pareil qui va m’empêcher de sortir au marché ! se vexa la grand-mère.

- Et puis, vous avez vos projets, nonna. Je ne veux pas vous déranger pour ce problème…

Son sourire incita Esméralda à se plier. Or, pendant qu’elle la laissa se vêtir au vestibule, elle prit Spirou à part et lui dit :

- Comme vous êtes bon garçon, je vous donne ce conseil : méfiez-vous d’elle. Lorsqu’elle a quelque chose dans la tête, personne ne peut la raisonner.

Le rouquin la remercia, du conseil comme du petit déjeuner. Puis, il rejoignit la brunette, qui lui remit son manteau. Enfin, lorsqu’ils quittèrent la maison…

- Maintenant, retrouvons Fantasio !

- Attends ! Si tu veux le retrouver, j’aimerais au moins savoir pourquoi vous êtes là…

Il dût se plier à sa demande. Or, pendant qu’il lui parlait de la poursuite du patient enragé, une voiture grise s’arrêta à leur hauteur et une tête noire en sortit.

- Heille ! T’étais où, toé ?

- Félix ! s’exclama Spirou.

- Vous êtes le médecin ? demanda Luna, se rappelant de l’histoire du journaliste.

- Ouais. Eille, faut que tu viennes avec moé, Spirou. On vient d’m’appeler. Pis y paraît que c’est toute une découverte !

Le reporter se hâta d’entrer dans le véhicule, mais l’Italo-américaine refusa de l’accompagner.

- Quand tu en auras fini, tu viendras me rejoindre au marché Jean-Talon, dit-elle en guise d’au revoir.

Une fois installés dans l’automobile, Félix lança comme remarque :

- Est pas mal cute. C’est-tu ta blonde ?

Comprenant enfin que blonde signifiait « petite amie », Spirou rougit.

- Quoi ? Mais non…



(*) Je sais que ce n’est pas dans l’esprit Spirou, mais je trouvais cela drôle d’inclure un peu de réalité. Alors oui, Salut bonjour ! existe vraiment. Il s’agit d’une émission d’information matinale, de 5h30 à 9h. On y parle de tout, dans une ambiance décontractée : actualité, sports, arts et spectacle, ainsi que des chroniques hebdomadaires, comme Internet, finances, mode… Vous pouvez en avoir une idée en visitant le lien officiel de l’émission, diffusé à TVA : http://tva.canoe.com/emissions/salutbonjour/ Et oui, Benoît Gagnon aussi existe pour de vrai :P
(**) Bien que les personnages de Spirou sont immortels (ou presque ;)), l’histoire se situe environ un an après Luna Fatale.

Lexique italien-français :
Bella ribelle : Belle rebelle. Cela vous donne une idée ;) ?
Un minuto, scavezzacollo ! : Une minute, casse-cou !
Amantes : Amants
Rosso : Rouquin
Mio/mia figlio/figlia : Mon/ma fils/fille
Pappagallo : Dragueur