Avec autorisation, Félix put faire entrer Spirou dans le laboratoire de microbiologie de l’hôpital.

- Mais vas-tu enfin me dire ce qui se passe ? demanda le journaliste.

D’un claquement de doigt, puis pointant une direction, le médecin s’engagea vers un microscope, scruté par un des spécialistes.

- Scuse-moé, j’dois lui montrer LA chose.

- Fais ça vite, lui répondit le microbiologiste.

Félix fit signe à Spirou de s’avancer, puis lui laissa la place du scientifique pour lui donner le loisir d’observer sous les lentilles.

- Qu’est-ce que c’est ? demanda le rouquin, l’œil sur l’objectif.

- Un échantillon de sang, répondit le microbiologiste.

- Sauf que c’est pas n’importe quel échantillon, ajouta le médecin. On l’a pris sur notre première victime de « loup-garouisme ».

- D’accord, mais qu’est-ce qu’il y a de spécial ? voulut savoir le reporter.

- Ça !

Le microscope relié à un écran de télévision, Félix put pointer ce que Spirou voulait savoir : un petit point noir.

- Ça ?!? s’exclama le rouquin. Mais… qu’est-ce c’est ?

- Un nanorobot, répondit le chercheur. Un robot qu’on peut pas voir à l’œil nu.

- Avant cette découverte, nos chimistes ont trouvé un haut taux en testostérone dans leur sang, expliqua le médecin. On leur avait administré des hormones afin de régulariser, mais ça marche pas. J’doute cette chose comme la cause du « garouisme ».

- Une folie pour le chanteur Garou ? osa Spirou. Mais non, j’ai compris. Donc… il y a un lien entre ce nanorobot et un haut taux de testostérone ?

- Certain ! Toutes les victimes possèdent ces machins dans le sang. Mais la question à se poser, c’est : d’où ça vient ?

-xxx-

Avec une incroyable quantité d’aliments, le Marché Jean-Talon était à l’image de Montréal : multiethnique. Malgré tout, il était accessible l’hiver, car ce fut à l’intérieur, parmi ces centaines d’étalages de fruits, légumes, épices et autres que Spirou retrouva Luna. Souriante, cette dernière entrelaça sa main dans celle du rouquin… avant de déposer un bisou sur la joue. Joue qui ne tarda pas à rougir rapidement.

- Pourquoi ce baiser ? demanda Spirou à la jeune femme.

- Je n’ai pas eu l’occasion de te le dire avant, mais… tu m’as beaucoup manqué.

Il lui sourit, mais n’osa pas dire un seul mot pouvant le trahir. Oui, elle lui avait manqué à elle aussi. Maintenant qu’il la revoyait, il mesurait enfin l’impact qu’elle avait pris dans sa vie depuis leur rencontre sur l’autoroute, pour un pneu crevé…

- Alors ? questionna Luna en marchant à ses côtés. Comment c’était ?

- C’était quoi ?

- À l’hôpital, voyons !

- Ah oui ! Eh bien, ça progresse. Les chercheurs ont enfin trouvé la cause. Mais la provenance, aucune idée… Par contre, j’ai espoir. Je suis sûr que tout va finir par s’arranger…

Elle lui sourit à son tour. Un sourire si craquant sur ses lèvres si jolies… Bien des femmes, aussi belles les unes que les autres, avaient tenté de séduire le journaliste. Mais une seule avait eu assez d’audace pour lui causer de l’embarras. Cet embarras qui lui fit perdre en ce moment le contrôle sur son raisonnement… et ses émotions.

- Pendant que tu étais à l’hôpital, j’ai trouvé un moyen de retrouver Fantasio.

- Ah oui ? Comment ?

- En envoyant un avis de recherche aux policiers, bien sûr !

Policiers ? Sortant des lèvres de Luna, cela était plutôt surprenant. La méfiance revint dans l’esprit du rouquin.

- N’as-tu pas peur de te faire prendre ? lui demanda-t-il alors qu’ils sortirent dehors.

L’Italo-américaine éclata de rire, mais d’un rire joyeux.

- Ici ? Je n’ai rien à craindre, Spirou. Je ne suis pas recherchée ici. Et puis, je suis là pour la famiglia, la dolce vita.

Elle lui prit les mains, rassurantes.

- Ne t’inquiètes pas, ils vont le retrouver. Maintenant…

Ses yeux bleus s’illuminèrent d’un éclat malicieux.

- Que dirais-tu d’une journée en ma compagnie ?

Que disait-elle ? Une journée avec elle ? Seulement entre lui et elle ? La gêne le prit soudainement. Il se sentit soudainement stupide de ne pas savoir quoi lui dire. Il connaissait moyennement la science… mais la science du cœur, très peu…

- Euh… ou... oui…

Bientôt, il ne regretta pas sa réponse…

-xxx-

- C’est magnifique…

Le Mont-Royal était un joyau de plein-air au milieu de cette métropole. Sur son sommet, Spirou et Luna pouvaient admirer la vue de celle qui fut jadis nommée Ville-Marie, lors de sa fondation en 1634.

- Je viens souvent ici. Ça me rappelle Central Park, bien que ce soit différent…

Nostalgique, la jeune femme s’assit sur un banc, où son invité hésita quelques secondes avant de la rejoindre.

- Est-ce que… tu t’ennuies de New-York ?

- New-York a ses charmes. Mais elle les a tous perdus depuis ton départ…

Il rougit. Automatiquement, elle lâcha :

- C’est ben quétaine c’que j’viens d’dire !*

- Quoi ?

- Rien, ça ira.

Elle était étrange. Mais elle n’était pas seule, il se sentait bizarre lui aussi. Il y avait quelque chose dans l’air. Ce n’était pas la fragrance de l’hiver qu’il respirait, non… Il respirait la douce odeur des fleurs alors qu’il était supposé de ressentir le froid au bout de son nez.

- Tout autour de moi, les gens disent que ma mère se plaisait bien ici, murmura Luna. Et pourtant, elle a quitté sans regret sa ville pour mon père…

Il paralysait à ce qu’il pouvait bien lui dire. Et si elle se moquait de lui ? Ou pire, qu’elle se fâcha contre lui ? Tant de croisées de chemin pour aller jusqu’à elle… Mais ce n’est qu’une femme ! Il n’avait pas peur de la mort, ni des pires dangers… mais devant elle, depuis ce matin… elle était à la fois obstacle et désir.

- Avant, jamais je n’aurais pu quitter ma ville. J’étais bien là-bas, je ne voyais pas pourquoi je devais partir. Mais tout a changé… et tu sais pourquoi…

Oui, il comprenait trop bien. Elle l’aimait. Mais quand il la regardait, il avait le souvenir de Vito, cette raclure, en tête.

- Et toi ? Est-ce que tu m’aimes ?

Non, il devait rester de glace. Pourtant, tout en elle venait le hanter, une fois qu’il croyait en avoir finit avec ses aventures périlleuses. S’il ne résistait plus à la tentation, cela ne pourrait durer. Et il finirait par briser son cœur, plus fragile qu’il ne le croit.

Il rassembla tout son courage et regarda Luna droit dans les yeux.

- Tu sais bien que c’est impossible…

Oui, impossible. L’amour ne peut exister pour un journaliste qui voyage continuellement jusqu’au bout du monde. Qui risque milles fois sa vie, au nom de l’amitié ou de la justice. Qui a peur de souffrir…

Le regard de la jeune femme se fit dur.

- Non ! Rien n’est impossible, parole de Luna !

Elle rapprocha son visage de Spirou.

- Si tu m’aimes, embrasse-moi.

Ah non ! Le terrible dilemme qui recommence…

- Tu m’as fait confiance une fois. Je te demande cette fois-ci de faire confiance à ce que tu ressens…

Ces lèvres qui s’offraient à lui… Il en avait terriblement envie… Soudain, une digue se brisa en lui et sa bouche tomba contre la sienne. Elle l’attira plus à lui, savourant ce baiser qu’elle avait tant espéré depuis si longtemps. Il se laissa aller, obéissant aux mouvements naturels de leurs corps. Puis, enfin, lorsqu’il se détacha d’elle…

Il avait un grand sourire. Visiblement, son embarras fondit comme neige au soleil.



(*) Quétaine : Mot québécois pour démodé