Cette journée avait été si merveilleuse ! À côté de Luna, Spirou avait l’impression de flotter. Avec elle, la neige se métamorphosait en nuage et le froid, en chaleur. Elle glissa sa main dans la sienne, qu’il garda précieusement entre ses doigts, même lorsqu’ils prirent le métro. Lorsqu’ils sortirent d’une des stations, l’obscurité avait gagné Montréal depuis quelques heures.

- Alors, où on va ? demanda l’Italo-américaine.

Il ignorait, mais une chose était sûre : il n’avait plus envie de flâner.

- La police. Il faudrait que je sache s’ils ont retracé Fantasio.

- D’accord. Mais avant, je connais un endroit génial pour manger…

-xxx-

Pour une fille de capo qui avait été en guerre contre la mafia de Chinatown, Spirou était étonné d’apprendre que sa spécialité culinaire préférée était… la cuisine japonaise ! Cela lui rappela inévitablement son dernier voyage. Malgré ces nouvelles émotions qui tourbillonnaient en lui, il pensa à ses compagnons de péril, toujours introuvables…

Bien sûr, il n’eut pas le temps de s’inquiéter longtemps. Ces yeux bleus qui le regardaient, qui le déshabillaient même… Il en était troublé. Soudain, il se rappela qu’il n’avait pas pris sa douche ce matin et il n’avait pas envie de se présenter à la police dans cet état.

- Je dois retourner à l’hôtel, s’excusa-t-il se levant.

- Je peux t’accompagner, si tu veux, proposa Luna.

Il accepta. Après tout, il ne détestait pas de la savoir près de lui…

-xxx-

La chambre s’ouvrit sans difficulté et Spirou fut soulagé de voir tous les bagages réunis au pied d’un des lits. Il s’agenouilla face à sa valise, la plaça sur le lit et l’ouvrit.

- Jolie pièce, complimenta la jeune femme.

- Comme toutes les autres chambres.

- Non, je parle de ta chemise. Tu as du goût.

Il rougit, constatant qu’elle parlait du vêtement qu’il tenait dans ses mains.

- Euh… ça ne te fait rien d’attendre ici ?

- Pas du tout, sourit-elle. Ne t’inquiètes pas, je ne vais pas m’enfuir…

Il choisit les morceaux à porter, puis se rendit à la salle de bain, où il se dévêtit et se glissa sous le pommeau de douche. L’eau chaude lui fit échapper un soupir. Il resta un bon moment ainsi, le dos au jet, dont la pression massait ses omoplates. Puis, il entreprit l’ablution de son corps, usant des produits offerts par l’hôtel.

Lorsqu’il eut fini, il s’enroula une serviette autour de sa taille et se plaça devant le miroir. Il enleva la buée de la surface et remarqua une légère barbe le long de sa mâchoire.

- Hum… Peut-être que je devrais la raser, murmura-t-il.

- Non !*

Luna était accoudée au cadre de la porte, souriante, faisant rappeler à Spirou qu’il avait oublié de verrouiller la porte. Cette dernière l’enlaça par derrière, puis ajouta :

- Garde-la un moment. Ça te rend si… sexy.

Au contact de ces bras autour de son torse, le jeune homme sentit son pouls s’accélérer. Il ferma les yeux, s’imprégnant de cette sensation si douce, mais aussi brûlante. Une idée prit naissance dans son esprit, puis devint un désir, presque une obsession. Mais il ne voulait en aucun cas la brusquer.

Il se retourna, posa ses mains sur les hanches de la jeune femme et l’embrassa longuement. Baiser qui devint langoureux sous l’audace de l’Italo-américaine. Puis, elle recula, malicieuse, et commença à déboutonner sa chemise.

- Mais… que fais-tu ?

- Tu n’as pas envie de jouer avec moi ?

Pensait-elle la même chose que lui ? C’était trop beau pour être vrai ! Avec précaution, il dirigea ses mains vers le bas du haut, ce qui donna libre cours à Luna pour enlever ses pantalons.

La voilà en sous-vêtements. Mais la coquine préféra s’éloigner des lieux et s’étendre sur un des lits. Il la rejoignit, où il put s’allonger au-dessus d’elle et l’embrasser à nouveau.

- Je crois que tu n’auras plus besoin de ça, taquina-t-elle en retirant d’un coup sec la serviette.

Son premier réflexe fut de se cacher, mais trop tard, elle avait tout vu.

- Hum… jolie pièce.

Puisqu’il était maintenant tout nu et qu’elle ne s’en moqua pas, il revint vers elle, amena ses mains derrière son dos et…

Il étouffa un juron face à la complexité de son objectif à atteindre.

- Qu’est-ce qu’il y a ? lui demanda-t-elle.

- Le soutien-gorge…

-xxx-

Envie d’une cigarette. Fantasio n’en pouvait plus d’attendre. Voilà une éternité qu’il était captif dans cette voiture et voilà des siècles que ce Peterson n’était pas sorti du restaurant.

- J’en ai marre ! lança-t-il. Je vais aller en griller une.

- Tu restes ici ! somma Seccotine.

- Je n’ai pas d’ordres à recevoir de toi !

Il n’en fit qu’à sa tête et sortit dehors. Spip, revenant de sa minutieuse, mais infructueuse recherche de chocolat chaude, prit la place du blond.

- Qu’est-ce qu’il a fait encore ?

La reporter soupira.

- Ce que les hommes peuvent être bornés…

- Tu l’as dit ! approuva Katy.

-xxx-

Il savait trop bien que c’était une mauvaise habitude. Mais chaque bouffée de fumée lui apporta un calme, lui comblant ce qu’il ne pouvait avoir. Comme les femmes…

Avec sa vie d’aventurier, valait-il la peine de former une relation stable ? Voilà pourquoi il préférait les conquêtes d’un soir ou d’une semaine. Cela calma ses besoins hormonaux et elles ne s’en plaignaient pas.

Un craquement dans la neige et il se retourna. Une forme ombreuse s’avançant vers lui. Pas si étrangère que ça…

- Encore vous ?

- No.

- Si.

- Noooo.

- Siiiiiiiiii.

- Rhôôôô !!!!

Eh oui, il s’agissait de Raulo, un des hommes de Vito Cortizone. Mais que…

- … faisiez-vous à Québec ? demanda Fantasio.

- C’est une lunga storia

- Vous pouvez toujours me la compter, j’ai tout mon temps…

-xxx-

- Tu peux prendre tout ton temps.

Revenons un peu en arrière. Spirou se coucha sur le côté, haletant, les yeux mi-clos, autant de fatigue que de plaisir. Derrière lui, Luna passa un bras autour de sa taille et logea sa tête entre la nuque et l’épaule du rouquin, où elle ferma les yeux et échappa un doux soupir.

- Pour quelqu’un d’inexpérimenté, tu te débrouilles plutôt bien… complimenta-t-elle.

Tout s’est déroulé un peu trop vite à leur goût, mais elle ne lui en voulait pas. Et puis, cela leur donnait un peu de temps à l’un d’apprivoiser le corps de l’autre. Il interrompit soudain les jeux de son amante, inquiet.

- La police ! Il faudrait y aller.

- Est-ce que tu me laisses au moins quelques minutes, le temps me laver ? lui chuchota-t-elle.

- Bien sûr. Tu peux prendre tout ton temps.

Voilà où on en était rendus. Luna avait à peine commencé sa douche qu’un bruit de sonnerie se fit entendre. Le portable de Spirou ! Ce dernier se leva du lit, ouvrit son sac de voyage, prit son outil de travail et répondit.

- Oui ?

- (Spirou ?)

Sa voix ! Cela ne pouvait être que lui !

- Fantasio ?!? Mais où es-tu ?

- (À Québec.)

- (Ik !)

- (Au fait, Spip te dit bonsoir.)

Le journaliste soupira de soulagement. Visiblement, ses deux amis étaient sains et saufs.

- (Spirou, j’ai du nouveau pour toi !)

- Du nouveau ?

- (Bon, d’accord, ça ne concerne pas les loups-garous, mais Seccotine, Katy et moi croyons fortement qu’il y a un trafic illégal d’hormones pour les chiens de traîneaux. Et devine d’où ça vient ?)

- (Rhôôôô…)

- Est-ce Raulo ?

- (Oui et tu vas bientôt comprendre pourquoi. Il paraît que Luna Cortizone en personne a lancé ce trafic. C’est la raison pour laquelle il est là, afin d’assurer sa sécurité, sur ordre de Vito.)

...



La trahison.

- Ici ? Je n’ai rien à craindre, Spirou. Je ne suis pas recherchée ici. Et puis, je suis là pour la famiglia, la dolce vita.

Il l’avait crue.

- Je n’ai pas eu l’occasion de te le dire avant, mais… tu m’as beaucoup manqué.

Chaque fois qu’il avait une occasion d’aller à la recherche de Fantasio, elle le détournait de son objectif… allant jusqu’à partager son intimité.

- Tu m’as fait confiance une fois. Je te demande cette fois-ci de faire confiance à ce que tu ressens…

Sa confiance ! Elle en avait abusé !

...

...

...



- (Spirou ?)

La voix du rouquin se fit plus dure.

- Fantasio, sois franc avec moi : est-ce que la police t’as retrouvé ?

- (La police ?!?)

- Oublie ça. Ne bouge surtout pas, je vais te rej-

- (BANG !)

Un coup de feu ! Suivi d’un fracas de fenêtre. Voix entremêlées, résistance, appel au secours. Puis, une photo apparut sur l’écran de son portable : un établissement, éclairé par des lampadaires. Puis, plus rien…

- Merde !

Fantasio avait des problèmes, il en était sûr ! Il devait faire vite ! Mais il était à Québec et lui, à Montréal ! Une idée lui vint soudainement, puis il composa un numéro.

- Je t’en prie, réponds… paniqua-t-il.

À la seconde suivante, une voix ensommeillée d’homme lui répondit.

- (Qui c’est ?)

- Félix, c’est Spirou !

- (C’est quoi l’trip de m’réveiller à 11 heures, câliss ?**)

- Il faut que tu m’amènes à Québec au plus vite !

- (Crime… t’es sérieux ?)

- OUI !

- (Ok ok, capote pas. T’es à l’hôtel, hein ?)

- Ouais.

- (Bouge pas, j’arrive.)


L’appel terminé, il se rhabilla en vitesse. Au même moment, Luna sortit de la salle de bain.

- Mais enfin… que se passe-t-il ?

La fureur dans les yeux, Spirou la plaqua sauvagement au mur. D’une voix glaciale, il lui dit :

- Avoue que tu n’as pas voulu que je retrouve Fantasio, hein ?

Devant l’impassibilité de son visage si doux, il lui cria :

- AVOUE !

Elle fronça des sourcils à son tour et hurla :

- Oui, j’avoue ! Parce que ce sont des mafiosos du coin qui ont enlevé ton ami ! Et que j’ai hésité pareillement avec toi !

- Tu as donc voulu m’enlever ?

- Oui ! Toi et ta manie de te mêler de ce qui ne te regardes pas ! J’étais bien tranquille avant que tu viennes ici !

Tout était clair : elle avait un lien dans cette histoire de loup-garou, ainsi que dans le premier enlèvement de Fantasio, un étrange trafic d’hormones destinée aux chiens de traîneaux… et dans cette attaque dont il fut témoin auditif.

Il la fixa d’un regard si hostile, si haineux…

- Tu me dégoûtes, Luna. J’ai failli croire que tu étais différente de ton père. Mais maintenant que tu as eu ce que tu voulais de moi, je peux très bien m’en aller.

Mais il n’allait pas la laisser s’en sortir aussi aisément. Après tout, c’était de sa faute si son meilleur ami était en danger. Il tentait de la maîtriser, mais elle fut plus rapide que lui : elle lui administra un crochet !

Le corps sur le tapis, l’esprit confus, il l’entendit se rhabiller et fuir en courant. Lorsqu’il retrouva enfin l’usage de ses gestes, il se releva, persifflant contre cette chipie qui eut raison sur lui. Il trouvera bien un moyen de faire justice… mais avant, sauver ses amis !



(*) Clin d’œil à une fanfiction de Drakys Spirou/Fantasio : Souvenirs de voyage
(**) Comme on est dans un chapitre classé R, je pouvais mettre un juron québécois au complet. Remarquez que la plupart de nos jurons viennent du langage religieux catholique : câliss, criss, tabarnak, ostie… ;)

Glossaire italien/français :
Lunga storia : longue histoire

Glossaire québécois/français :
Capoter : s’énerver