Le reste de la nuit fut plutôt agitée pour Spirou. Il avait l’habitude de s’éveiller en plein cauchemar. Cependant, il n’arriva pas à dormir. Toujours ce sourire en tête…

Sur ces lèvres, il crut lire un regret. Celui de ne pas avoir été sincère. Puis, une espérance de pardon. Mais jamais il ne pourrait lui pardonner. Elle les avait tous mis en danger : Fantasio et Spip, mais aussi Seccotine, Katy, Félix et lui-même. Ses hommes auraient pu les tuer un instant ou un autre et, malgré tout, il devait à elle sa vie et celles des autres. Étrange ironie du sort…

N’en pouvant plus, il se glissa hors de ses draps et sortit de leur chambre. Ce fut dans le corridor qu’il croisa…

- Fantasio ?!? Tu ne dors pas ?

- Toi non plus, à ce que je vois…

À son haleine, le rouquin déduit facilement qu’il venait de fumer. Le blond fronça des sourcils :

- Dis donc, il faut être complètement cinglé pour se faire tuer gratuitement !

Se rappelant de ce qui pouvait s’apparenter à de l’héroïsme ou à du suicide, Spirou baissa honteusement la tête.

- Je m’excuse, Fantasio. Je… Ta vie vaut la peine d’être vécue…

- Et la tienne ? Je te fais remarquer que tu n’as rien à envier.

N’entendant aucune réponse, le grand ajouta :

- Mais oui, je te jure : une carrière excitante, une manoir de rêve, des milliers d’admiratrices…

Et, avec le sourire :

- … ainsi qu’un ami fidèle, sans peur et sans reproche.

Le plus jeune secoua négativement la tête.

- Jusqu’à maintenant, avoua-t-il, je croyais ne pas avoir besoin d’elles. Et c’est cette nuit, dans les bras de l’une, que j’ai compris qu’il y a un vide.

Dans les bras de l’une ? Un sourire s’étira sur le visage de Fantasio, mais Spirou répliqua :

- Tu ne peux comprendre ce que j’ai ressenti quand Luna m’a trahi !

Sous l’impulsivité, il avait laissé ce prénom sortir de ses pensées. Quant à son meilleur ami, celui-ci était estomaqué.

- Luna ?!? Mais… est-ce que tu étais au courant de- ?

- Non, j’ignorais qu’elle en faisait partie…

Il luttait maintenant contre ses larmes. Ses propres larmes, qui ne demandaient qu’à couler de ses joues, tomber de son menton et s’écraser sur le tapis. Fantasio le prit par les épaules.

- Écoute, ce que tu vis est normal. Mais ne t’en fais pas, le temps va tout guérir. Et puis, comme le dit le dicton : une de perdue, dix de retrouvées.

- Mais tu ne comprends pas ? hurla presque Spirou. Je ne veux rien savoir de l’amour !

Il se dégagea de la poigne et retourna à leur chambre, où il put enfin étouffer ses pleurs…

-xxx-

Le lendemain, cette fois-ci Fantasio au volant, ce dernier, Spirou et Félix (privé de permis de conduire) purent quitter Québec. Mais ce n’était que temporaire, car ils devaient y retourner dans deux jours pour la Grande Virée.* En attendant, les journalistes se mirent à l’ouvrage et pondirent chacun un article avant l’heure de tombée, ce qui n’était pas évident, compte tenu du décalage horaire.

Bientôt, ils eurent des nouvelles de leur rédaction. La première, celle que Spirou, écrite sur les cas de loups-garous, fut accepté. Quant à la deuxième, celle de Fantasio, concernant les hormones illégales pour chiens de traîneaux, elle fut… refusée. Le blond comprit rapidement pourquoi.

- Seccotine…

Comme toujours, elle lui avait volé son scoop. Le rouquin ne savait si c’était la rage ou l’amusement que son ami avait à ce nom si familier. Mais voyant le rictus se changer en un léger sourire, il rigola.

- Quoi ?

- Fantasio serait-il amoureux ?

- Tu dis n’importe quoi ! Tiens, on vient de m’informer qu’un de ces journaux à potins te fait une offre.

- Super ! Je quitte le journal et je vais raconter des ragots sur vous deux…

Le tout se termina en une bataille amicale dont Spip fut témoin.

- De grands enfants !

-xxx-

Et enfin, ce jour arriva : la Grande Virée. Sous les encouragements et les rires d’enfants, les attelages canins prirent le départ au pied du Château Frontenac. Après six kilomètres à travers les rues du Vieux-Québec, les mushers revinrent au même endroit. Bien entendu, il serait farfelu d’accorder la première place à Katy. Après tout, on n’est pas dans une bande-dessinée franco-belge…

- Bravo, Katy ! félicita Seccotine après la course. Une troisième place, c’est génial !

- Génial ? C’est plus que génial ! sourit la musher. C’est mon meilleur rendement !

Évidemment, ce rendement était dû aux chiens, qui avaient travaillé si fort. Et, pour être honnête, à cette enquête qui se déroula immédiatement après le démantèlement du trafic d’hormones. Au moins cinq mushers fut arrêtés comme suspects, ce qui les obligea à ne pas participer à la course.

Le monde des chiens de traîneaux fut bien sûr secoué par la nouvelle, ainsi que par le meurtre de Michael Peterson. Il arrivait à Katy de souhaiter un quelconque retrait de sa part. Mais jamais par le meurtre… la vue de son cadavre restera à jamais marqué dans sa mémoire.

- Mais où sont Spirou, Fantasio et Félix ? demanda la châtaine. Ils étaient supposés de venir…

- Ils devraient arriver, rassura la reporter.

C’était à ce moment précis que Spirou et Félix arrivèrent.

- Désolés pour l’retard, s’excusa le médecin. C’t’à cause de Fantasio.

- Qu’est-ce qu’il a fait ? voulut savoir Katy.

- Nous-mêmes l’ignorons, avoua le rouquin.

Soudain, le « disparut » revint. Il ne portait plus d’anorak bleu, mais quelque chose semblable à ceci (en omettant le fusil) :



- Cr*** ! T’as l’air fou ! s’exclama Félix.

- Non, c’est audacieux ! admira Seccotine. Porter la tuque et la ceinture fléchée comme les Patriotes de 1837-1838…** Je ne trouve pas les mots.

Fantasio sourit, fier de l’effet qu’il faisait à la blondinette.

- Eille, Fantasio, t’es pas là pour crouser ta blonde, se moqua Spirou.

Le concerné, Seccotine et Katy étaient ébahis par cette expression.

- Oh, ce n’est rien, répondit modestement le rouquin, j’ai eu l’aide de Félix.

- Mais y’a fait une cr*** de bonne job ! félicita celui aux cheveux noirs.

Avant de quitter les lieux, Spip eut une vision d’horreur : un bonhomme de neige géant, avec deux gros yeux noirs, une tuque rouge et une ceinture fléchée. En plus, sa voix semblait venir au bout d’un tuyau. Terrifié, il se cacha dans l’anorak de Spirou alors que passa le Bonhomme Carnaval***.



Puisque c’était la dernière journée au Québec avant le retour en Belgique, Félix invita tout le monde à un restaurant. Comme le restaurant en question était à Montréal, tout le monde partit aussitôt. Et, avant de partir, de sa fenêtre côté passager, Spirou vit les quatre saisons en un même lieu…

- Euh… Seccotine ?

- Oui ?

- Je sais que c’est un peu précipité, mais… j’ai un collègue à la rédaction qui va se marier dans deux mois et… Voudrais-tu m’accompagner ?

Les yeux de la jeune femme s’agrandirent d’étonnement. Fantasio ferma les yeux, se préparant à une gifle. Au lieu de cela, il reçut la reporter dans ses bras.

- Ce sera avec plaisir, lui murmura-t-elle.

Fou de joie, il la fit tournoyer. Encore une fois, il manqua d’équilibre et l’emporta dans sa chute. Tout cela se termina en rires et en un tendre baiser.

Amusé par cette démonstration, Spirou sourit. Oui, il vit sur eux les quatre saisons : le printemps d’un amour, l’été de leur vie, sous l’automne des banderoles, au cœur de l’hiver québécois.

-xxx-

Ce fut sous un horrible maux de tête que Spirou s’éveilla. Un doux parfum arriva à l’apaiser, lui rappelant une nuit de tendresse, sans compter ces draps soyeux qui enveloppaient son corps… Soudain, une vive lumière l’aveugla, accentuant sa douleur.

- C’est étrange comment tu peux dormir longtemps… surtout quand tu es saoul !

Malgré la vivacité de cette lumière matinale, le rouquin reconnut la voix de Fantasio.

- Que m’est-il arrivé ? demanda-t-il faiblement.

- Tu ne t’en rappelles pas ? Au restaurant, tu as bu trois pichets de bière.

- Maintenant, je m’en rappelle…

Le blond, qui était déjà habillé, s’assit sur le bord de son lit, tenant dans une main un verre d’eau et de l’autre, deux capelets d’aspirine.

- Tiens, je ne t’ai pas oublié.

- Merci, vieux, répondit Spirou en les prenant.

Et, tandis qu’il avalait ses comprimés, Fantasio sourit.

- Tu as vu les regards que Félix et Katy s’échangeaient durant le souper d’hier ? Ça sent l’échange de numéros de téléphone…

Enfin, le rouquin se souvint aussi pourquoi il avait commandé son premier pichet de bière…



(*) Voir notes à la fin du chapitre 5.
(**) Oui, il y a eu une révolution dans ces années-là. Révolution qui fut perdue, mais bon, je vous l’ai dit, mon but n’est pas de promouvoir le nationalisme québécois, mais de vous éclairer un peu ;)
(***) Mascotte du Carnaval de Québec, un des rares à parler

Lexique québécois/français :
Crouser : draguer
Job : travail