- Allez, répond…

Un coup de sonnerie… Deux coups… Trois… Dix… Soupirant, Fantasio dut à nouveau éteindre son portable.

- Des nouvelles de Secco ? lui demanda Spirou.

- D’après toi ?

S’apercevant de la brutalité de sa réponse, le blond se calma.

- Excuse-moi, Spirou. Je… je ne suis pas habitué de ne pas avoir ses appels.

- Elle n’a pas le temps, c’est tout. Ou peut-être que son portable n’a plus de batteries.

Et si… Et si elle lui en voulait encore, même deux jours plus tard ? Fantasio n’osait pas aborder cette possibilité. Le rouquin comprendrait vite qu’il se faisait du mauvais sang et ça, il ne voulait pas le montrer.

Le duo retourna à ses occupations, c’est-à-dire étendre les vêtements lavés sur le la corde à linge. Malgré la saison, le soleil et le vent contribuait à un séchage rapide et naturel. Bien entendu, Spip contribua à la tâche en distribuant les épingles à linge.

- Oh là là
Quel bonheur, quel grand bonheur pour moi
Oh là là
Quel scandale si papa savait ça

À ce refrain modifié, sur cet air de Scandale dans la famille, de Sacha Distel, Spirou se retourna et sourire lui vint aux lèvres. En effet, quel scandale de voir deux hommes vaquer à des tâches ménagères. Quel scandale si Vito savait ça…

L’accueil que le rouquin fit à Luna fut des plus chaleureux.

- Tu m’as beaucoup manqué, murmura-t-il à l’oreille de sa bien-aimée.

Il avait beau chuchoter, Spip avait tout entendu et se renfrogna.

- Rah, mais que peut-elle bien faire pour avoir toute son attention ? De meilleurs câlins ?

Le baiser échangé entre les deux amoureux fut interrompu par un raclement de gorge.

- Et moi, on m’oublie ?

- Mais non, Fantasio, répondit Luna en lui faisant la bise. Seccotine est là ?

- Non ! Mademoiselle est parti pour un autre reportage !

- Et alors ? Elle ne fait que ça !

- Justement, elle ne fait que ça !

- Et nous aussi on ne fait que ça, ajouta Spirou.

- Ce n’est pas pareil ! se défendit le blond.

Devant une telle défense, l’Italienne* se vexa.

- Oh ! Parce que vous êtes des hommes, cela ne vous dérange pas de partir ! Mais lorsque des femmes en font autant, vous vous y opposez !

- C’est faux !

Aussitôt, Luna se calma et un sourire moqueur se dessina sur son visage.

- Tu sais quoi ? Tu es juste jaloux.

En lui tournant le dos, elle savait qu’il serait troublé par ses propos. Pendant des années, elle avait travaillé ses expressions dans le seul but de faire fâcher son père ou de manipuler ses sbires… encore aujourd’hui, elle y trouva amusement à provoquer.

-xxx-

- Tu n’aurais pas dû…

Nous voici au crépuscule. Toute la lessive séchée fut rentrée. Il ne restait plus à Spirou et Luna que de le plier. Cette dernière afficha un sourire en coin.

- Allons, tu sais bien que j’ai raison.

- Oui, mais… ça ne peut que mal tourner…

- Le pire orage éclate au moment de la moisson. C’est un proverbe de mon pays.

- Et ça veut dire ?

- Qu’il faut bien que les couples se chicanent s’ils veulent survivre par après.

Le rouquin était plutôt sceptique. Il ne voyait pas comment un couple qui ne cessait de se disputer pouvait aller mieux par la suite…

Tous les vêtements étant pliés, il alla porter sa pile dans sa chambre et y prit quelques morceaux pour les placer dans sa valise. Lorsque Luna le rejoignit, il avait presque fini.

- J’espère que tu es prête pour ce voyage.

- Quel voyage ?

- Mais voyons ! Celui du Canada !

Il la vit se frapper la tête avec sa main et il entendit un vilain mot en italien.

- Je suis désolée, Spirou, mais… je ne pourrais pas.

- Quoi ?

- Si je suis venue ici, c’est pour affaires…

Elle avait oublié ! La déception pouvait facilement se voir sur son visage, puisqu’elle lui répondit :

- Ne t’en fais pas, on va reprendre cela une autre fois…

Malgré tout, il ne lui en voulait pas. Elle partait souvent. Trop souvent, mais il avait fini par prendre l’habitude…

- Au fait, tu pars quand ?

- Dans… - il regarda sa montre – Quinze minutes. Pourquoi ?

Ces yeux bleus qui le regardaient devinrent malicieux.

- Je vais te donner le goût de revenir très vite…

-xxx-

Assis dans la voiture, Fantasio ouvrit la portière pour laisser entrer Spip.

- Est-ce que tu sais où est Spirou ?

- La dernière fois que je l’ai vu, il roulait sur le lit avec cette mauvaise fille ! cracha l’écureuil.

- Ça fait quinze minutes et il n’est pas encore là…

- Heureusement qu’elle n’habite pas ici, sinon je ne saurais quoi faire pour recevoir de l’affection.

- Et si on allait le retrouver ? Il ne doit pas être loin…

- J’ai déjà essayé une fois et il m’a répondu : plus tard.

Peu de temps après, Spirou sortit du manoir en courant. Il plaça son bagage dans la valise du véhicule, puis s’installa à côté de Fantasio.

- Désolé… haleta-t-il.

- Désolé ?!? J’étais mort d’inquiétude !

- Ce serait… trop long… à expliquer…

Le blond ne savait si le rose aux joues du rouquin était attribué à l’essoufflement ou à la gêne, mais il avait une légère idée en voyant ces vêtements boutonnés de travers. Il ne lui fit pas la remarque, amusé, mais il lui demanda :

- Est-ce que Luna s’en vient ?

- Non. Par contre, elle va prendre ma chambre, son client n’habitant pas loin d’ici.

- Client ?

- Elle est sur le point d’avoir un nouveau contrat.

- Ah, je savais bien qu’elle avait le sens des affaires !

Sur ces mots, Fantasio démarra la voiture.

-xxx-

Luna attendit le moment où l’automobile était trop loin pour pouvoir l’entendre pour sortir du lit. Elle prit son temps pour se rhabiller, trouva son portable puis composa un numéro.

- (Oui ?)

- Raulo ? C’est Luna.

- (Enfin ! Mais qu’avez-vous fait pendant tout ce temps ?)

Sur un ton léger, elle lui répondit :

- Ce n’est pas de tes affaires ! Est-ce que tu as la marchandise ?

- (Oui.)

- Parfait. Maintenant qu’ils sont partis, tu vas pouvoir l’amener ici.

- (Ce n’est pas une bonne idée.)

- Et moi je dis que oui.

- (No.)

- Si.

- (Nooooo !)

- Siiiiiiii !

- (Rhôôôô !)

- Fais-moi confiance, Raulo. Crois-moi, ils en auront pour leur argent !

Elle regrettait de ne pouvoir suivre Spirou, mais elle ne pouvait pas rater cette occasion de faire des ventes. Pour cela, elle se devait de rester discrète. Et le domaine de feu Tanzafio était l’endroit idéal pour cette transaction plutôt... risquée.



(*) Elle a sa citoyenneté italienne. Légalement, en plus ^^