Après l’atterrissage à Toronto, Spirou, Fantasio et Spip devaient prendre un autre avion, plus petit, pour Hearst, dans le nord de l’Ontario. Une fois arrivés à destination, ils ne furent pas surpris de voir Katy et Félix, qui leur firent l’accolade.

- Katy, je… euh…

Spirou ne savait comment lui faire part de cette proéminence qu’elle avait. Sans le remarquer, Fantasio l’a aidé en disant :

- Dis donc, Katy… ça peut paraître délicat, mais… Serais-tu enceinte ?

Le sourire de l’ancienne musher confirma les doutes.

- Déjà ?!? s’exclamèrent les deux journalistes.

- Vous l’savez ben que j’suis vite en affaires, répondit Félix, fier de lui.

- Sauf qu’on n’est pas mariés, fit remarquer sa compagne.

- Je l’sais, mais, de toute façon, un mariage sur deux finit par un divorce par ici.

Devant ce regard noir, il se tut, mais Fantasio vint à sa rescousse.

- Ce qu’il veut dire, c’est qu’il tient à votre couple, qu’il n’a pas envie de tomber dans la routine, quoi !

- Parce que le mariage, c’est tomber dans la routine ? se vexa Katy. Vos copines ne seront pas ravies d’entendre ça…

- Justement, dit timidement Spirou, nos copines ne sont…. pas là.

Brusquement, la jeune femme se calma, puis semblait être déçue.

- Oh… euh… Je vais porter une de vos valises.

- Oublie les valises, je m’en occupe ! s’interpose Félix.

Aussitôt, sa compagne s’énerva.

- Ce n’est pas parce que je suis enceinte que je suis handicapée !

Dans l’emportement, elle lui dit, cette fois-ci en anglais :

- Et tu sais quoi ? Je retourne dans l’auto, puisque je suis inutile !

D’un pas furieux, elle s’en alla, laissant Spirou et Fantasio perplexes.

- Je sais qu’elle a du caractère, commença le rouquin, mais… J’avoue que son comportement me semble étrange.

- C’est sa grossesse, s’excusa l’homme aux cheveux noirs. Tout son corps doit s’adapter à ce surplus d’hormones.

Sourire en coin, il ajouta :

- Si j’étais pas médecin, j’aurais jamais compris ce mystère féminin…

- Heureusement que tu sais vulgariser ça, dit le blond. Un peu plus et j’aurais cru qu’elle avait le syndrome prémenstruel.

- Fantasio ! reprocha son collègue.

- Quoi ? Tu n’as jamais vu ta copine à fleur de peau ? C’est l’enfer !

- J’te comprend tellement… avoua Félix.

Ne pouvant compatir, puisque Luna évitait de le voir durant cette période, Spirou décida de laisser Spip sortir de son sac de voyage.

- Zzzzzz…

- Ce voyage a dû l’épuiser, remarqua le jeune homme.

- Il n’est pas le seul, rajouta Fantasio. J’aimerais bien arriver à ce refuge dont on m’a tant parlé.

- Alors, allons-y, avant que ma blonde vienne m’arracher la tête ! rigola le médecin.

-xxx-

Spirou avait le goût de faire une sieste, le temps de ce long trajet en voiture – puisque la distance entre Hearst et Red Meaples était de quatre heures, mais il voyait bien que Fantasio ne cessait de jeter des regards autour de lui.

- Qu’est-ce qu’il y a ?

- Red Meaples, ça veut dire « Érables rouges », non ?

- Oui, pourquoi ?

- Alors explique-moi pourquoi il n’y a que des sapins autour de nous !

- C’est simple, dit Katy, étrangement remise de ses sautes d’humeur. Là où nous sommes, le climat est trop froid pour les feuillus.

- Mais pourquoi ils n’ont pas appelé le village « Green firs » à la place ?

- Sûrement parce que les villageois étaient accros au sirop d’érable, essaya Félix, étrangement au volant.*

- Chéri, j’ai une rage de sucre ! s’exclama soudainement sa copine.

- Regarde sous ton siège.

La châtaine fut agréablement surprise d’y retrouver du beurre d’érable et put ainsi calmer ses besoins de femme enceinte. Voyant que la question était réglée, Spirou finit par s’endormir…

- Hé, réveille-toi ! dit son copain.

Déjà ?! Le rouquin jeta un coup d’œil à sa montre : jamais il n’aurait pensé que le temps aurait filé si vite. Les yeux encore humides de sommeil, il sortit du véhicule… et se demanda s’il rêvait en voyant cette dizaine de chiens le rejoindre en courant !

- Balthazar, Storm, Princess, Daisy, Cyclone, Alpha, Zak, Éclair, Ralph, Brise, calmez-vous !

Tous ces nouveaux venus à quatre pattes obéirent à l’ordre de Katy et s’assirent, la langue pendante.

- Ça alors ! s’exclama Fantasio. Ils sont bien dressés, vos chiens !

- Ils l’étaient déjà, répondit modestement la future mère. Ce que vous voyez sont d’anciens champions de course à traîneau. La discipline, ils connaissent ça !

Elle se mit à genoux, qui était alors un signal pour les chiens de mettre leurs pattes sur les épaules de leur maîtresse et de lui lécher le visage – puisqu’ils ne pouvaient le faire tous à la fois, certains se contentaient de se frotter aux jambes de la jeune femme.

- Katy, j’aime pas quand tes chiens sautent sur toi, dit Félix, peu rassuré.

- Mais non, tu vois bien qu’ils ne mordent pas.

Il voulut la faire relever, mais Alpha montra ses dents, agressif.

- ‘garde, lui est dangereux !

- Si tu étais moins craintif, peut-être te laissera-t-il passer…

- Moi ? Avoir peur ? Pfft ! Voyons donc !

Il rit nerveusement. Entre temps, Spirou et Fantasio sortirent leurs bagages. Ils prendraient le sac de voyage du rouquin plus tard, Spip dormant encore.

- Je peux vous aider ?

Les deux pieds de chaque côté de sa bicyclette, une vieille connaissance venait d’arriver.

- Ororéa !

C’est avec joie que la jeune femme sauta dans les bras de Spirou. Ils furent bientôt entourés par les chiens de Katy. Alors Ororéa se dégagea de l’étreinte pour être à la hauteur de ces animaux à fourrure.

- Hé, comment ça va ? dit-elle en les caressant.

- Tu les connais ? demanda le journaliste.

- Bien sûr ! Ça fait des semaines que je les nourris.

- Ororéa m’est d’une grande aide, ajouta Katy. Sans elle, on aurait pas pu préparer vos chambres.

- C’est vrai que c’est beaucoup d’ouvrage, nourrir dix chiens, dit Fantasio.

- Non, blêmit Félix. On en a vingt-cinq.

- Vingt-cinq ?!? s’exclamèrent en chœur Spirou et Fantasio.

Par la suite, Ororéa se faufila à travers les chiens et enlaça le blond.

- Ça fait longtemps qu’on ne s’est pas vus.

- Euh… ouais. Très longtemps.

Il était troublé. Pendant un long moment, il s’était demandé ce qu’elle était devenue, mais il ne pouvait le savoir, puisqu’il n’avait ni son numéro de portable, ni son courriel et encore moins son adresse postale.

- Mais qu’as-tu fait durant tout ce temps ? lui demanda-t-il.

Elle lui sourit.

- C’est une très longue histoire.

À cet instant près, Spip, fraîchement réveillé, sortit du véhicule. Il était effrayé face à tant de chiens, mais quel bonheur pour lui de revoir Ororéa !

- Je suis confus : suis-je au Paradis ou en Enfer ?

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- Hum… par où commencer ?

Les valises étant déposées dans leurs chambres respectives, les hôtes et les invités s’apprêtaient à écouter le récit d’Ororéa dans le salon. La demeure était petite, en bois, en deux étages, mais elle conservait cet air chaleureux d’hospitalité.

Tous étaient assis sur l’un ou l’autre canapé. Entre les deux, une multitude de tasses de café chaud. Spip était allongé sur les genoux de la conteuse, savourant ces mains qui caressaient son pelage.

- Voilà ! finit-elle par dire, ayant enfin trouvé l’introduction. Après avoir quitté la Bretagne, j’ai décidé de parcourir les Amériques, malgré le peu d’argent dont je disposais. J’ai commencé à Santiago, en Chili…

Son voyage l’a menée dans tous les coins du continent, de l’Amérique du Sud à l’Amérique du Nord, en passant par l’Amérique centrale. Puisqu’elle n’hébergeait pas dans les hôtels, elle demandait le logement aux gens du peuple. En retour, elle leur offrait son aide, que ce soit pour la réparation d’un toit, pour les moissons ou la récolte des bananes.

Cependant, elle devait faire attention. Certains pays étaient encore trop dangereux. Elle devait aussi être prudente face aux aliments qu’elle mangeaient, suite à une intoxication qu’elle avait attrapée en début de périple. Elle s’assurait aussi de boire de l’eau potable et, lorsqu’elle le pouvait, elle s’en achetait ; sinon, elle avait les moyens de boire à la source grâce à certains sels.

Au bout de quelques années, elle arriva au nord du Canada. Elle avait quitté les Rocheuses, chaîne de montagne la plus importante du pays, il y avait à peine quelques mois. Elle avait demandé l’hospitalité à Félix et Katy, récemment emménagés. Elle ne savait si c’est parce qu’elle en avait assez ou si c’était les chiens ou encore ce mélange de français et d’anglais qu’elle entendait dans la maison, mais elle ne voulait plus les quitter.

- Mais, si ça ne fait que quelques mois que tu es ici, Félix nous en aurait parlé, remarqua Spirou.

- Ororéa m’a fait promettre de ne pas vous parler d’elle, expliqua le médecin.

- Comme je savais que vous venez ici, je voulais vous faire la surprise, ajouta la jeune femme. Et aussi connaître celles qui ont fait battre vos cœurs.

- Oublie ça ! répondit farouchement Fantasio. Seccotine ne viendra jamais ici ! Elle n’a pas envie de se faire connaître à mes côtés !

Il se leva brusquement du canapé et sortit dehors.

- Qu’est-ce qui lui prend ? demanda Ororéa, abasourdie.

Spirou ne pouvait répondre à la place de son ami, mais il comprenait la blessure qui le harcelait.

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Elle en était sûre. Son intuition le lui dictait. Après des jours de recherche, Seccotine se savait tout près du but. Tous ces gens disparus… ils devaient se trouver là !

Elle était fébrile face à l’idée que la vérité allait une fois de plus éclater. Mais la culpabilité ne cessait de la ronger. Elle savait qu’elle cachait quelque chose à Fantasio, mais elle savait combien il était prêt à tout pour l’empêcher de risquer sa vie.

Elle l’aimait, voilà pourquoi elle ne lui avait rien dit. Elle voulait avant tout le protéger de ce danger dont l’ampleur ne pouvait être défini. Elle était attristée du manque de confiance dont il faisait preuve, mais encore plus de l’avoir quitté sans un baiser.

Elle soupira, ajusta son déguisement, vérifia que son scooter était bien camouflé et s’engagea dans le chemin à peine tracé devant elle…



(*) Rappelez-vous : Félix est dangereux au volant, mais heureusement que sa compagne est enceinte, car il est prudent pour elle ;)