- Quand je pense que les policiers n’ont pas pu l’arrêter… soupira Fantasio.

- Mais l’important, c’est que tout le monde soit en vie, non ? souligna Katy.

C’était la fin de l’après-midi, à peine quelques heures après cet interminable cauchemar. Après la guérison miraculée de Spip, l’Ermite avait quitté les prisonniers récemment libérés, juste avant l’apparition des policiers.

Comment avaient-ils pu retracer le lieu de la secte ? Tout simplement grâce à Katy, qui leur avait donné la plaque d’immatriculation de son compagnon et en ajoutant ceci :

- Si vous trouvez ce véhicule, cherchez tout autour : il y a un rouquin dans la vingtaine qui a disparu.

Les policiers trouvèrent les décombres de l’ancien bâtiment des garde-chasse, puis, en prolongeant leurs recherches, trouvèrent la trappe qui les avait conduit à tout un réseau de galeries souterraines. En chemin, certains avaient croisé Zantafio. Ce dernier, craignant qu’ils étaient venus pour l’arrêter, abandonna l’idée de l’empoisonnement et se sauva avec une des valises remplie d’argent.

- Oui, approuva Luna. Seulement, j’ai de la peine pour cette jeune fille…

Jessica avait enfin été retrouvée, saine et sauve. Or, lorsqu’elle apprit que l’homme qu’elle avait tant aimé s’était enfui, elle ne put que pleurer…

- Moi aussi, ajouta Seccotine. Je n’ai pas envie de souffrir d’un tel abandon…

Et elle déposa sa tête sur l’épaule de Fantasio, qui fut pris d’un léger malaise. Il se releva du lit dans lequel Spirou reposait, toujours inconscient.

- Assez parlé, déclara le blond. Je crois qu’il est temps d’aller manger…

- Bonne idée ! approuva Spip. J’ai une de ces faims de loups…

- Franchement, Fantasio, dit Félix. C’est toi, notre invité, t’as pas à faire à manger…

Il reçut une gentille bourrade à l’épaule de la part de Katy.

- Dis plutôt que ma bouffe n’est pas mangeable, plaisanta-t-elle.

Alors que tous quittèrent la chambre de Spirou, Ororéa retint Fantasio.

- Maintenant qu’elle est ici, murmura-t-elle, qu’est-ce que tu comptes faire ?

- Pour être franc… je n’ai pas la moindre idée.

Il voudrait bien trouver la réponse à cette question. Peut-être que la nuit va lui porter conseil…

-xxx-

- Son état s’améliore, alors je vois pas pourquoi tu dormirais pas avec lui…

Luna accepta l’approbation de Félix, mais décida de veiller plutôt que de dormir. Après que le médecin l’ait quittée pour la nuit, elle s’allongea sur le lit, d’où elle pouvait contempler le visage maintenant serein de son amoureux.

- Tu sais que tu m’as fait toute une frousse, toi ? murmura-t-elle, souriante.

Le pire était passé. Tout cela à cause de l’Ermite. Jamais elle ne saura son vrai nom alors que lui va continuer son errance, sur le grand territoire du Canada, et peut-être plus encore…

Elle plongea ses doigts dans ces cheveux roux entremêlés et continua à dire ce qu’elle ressentait au moment présent :

- J’ai eu peur de te perdre. Pourtant, dans mon métier, il faut s’attendre à tout. Même à perdre la personne qu’on aime le plus au monde…

Et puis, il y eut cette idée qu’elle trouvait farfelue.

- Il me semble que… il serait temps pour nous deux qu’on vive ensemble.

Puis, elle se ravisa. À quoi bon ? se disait-elle. De toute façon, elle restera une criminelle à jamais. Elle n’avait pas envie que ses actions mettent en danger tous ceux tournant autour du journaliste, y comprit lui-même.

Or, c’était le lendemain qu’elle se rendit compte qu’elle s’était endormie durant la nuit, puisqu’elle sentit une secousse sur son épaule.

- Luna ?

Ses yeux s’ouvrirent sur Fantasio, qui ajouta :

- Katy a préparé des gaufres.

Elle ne voulait pas quitter Spirou au moment où ce dernier allait se réveiller, mais le blond la rassura.

- Ne t’inquiètes pas, c’est à mon tour de veiller sur lui.

Elle le remercia, puis, en quittant la chambre, se dirigea vers l’unique salle de bain, malheureusement occupée. Cependant, elle ne le fut pas longtemps, car la personne en ressortit aussitôt.

- Seccotine ?! fit l’Italienne, surprise. Qu’est-ce que tu as ?

Elle avait raison de s’inquiéter, puisque la blondinette était pâle.

- Je dois parler à Fantasio.

Ce fut sa seule réponse…

-xxx-

- Quand je pense à toutes les fois que j’ai été en danger… tu n’as pas hésité à me sauver. Même quand il s’agit d’un pur inconnu, tu risques ta peau pour qu’il soit sain et sauf.

Étrangement, même Fantasio faisait des confidences à un Spirou inconscient.

- Si tu n’avais pas été là… jamais je n’aurais su ce qu’il serait arrivé à Secco…

Pas une seconde il aurait pensé qu’elle puisse enquêter sur des disparations et des morts mystérieuses, qui, malgré tout, conduisaient à un seul et unique endroit : Red Meaples. Il soupira.

- Après ce que je lui ai fait… elle ne me mérite pas…

- Quoi ?

Il sursauta, voyant que Seccotine était au seuil de la porte. Elle s’assit sur le lit et prit les mains du blond en lui disant :

- Je t’en prie, ne dis pas ça… Ce que tu as fait hier était très courageux de ta part.

Elle l’embrassa, créant un nouveau malaise chez Fantasio. Il n’en pouvait plus de garder ce secret malhonnête alors qu’elle dormait paisiblement contre lui.

- Secco, je…

- Oui ?

- J’ai quelque chose à te dire…

Il lui avoua tout. Tout sur ce qui s’est passé entre Ororéa et lui. Il craignait de la faire pleurer ou la rendre folle de rage, mais il savait que tout était de sa faute et préférait qu’elle le sache. Lorsqu’il eut enfin terminé, elle se leva lentement. Sa voix était froide.

- Je retourne chez nous. Je t’appellerai quand je serai prête à te revoir…

Il comprit. Alors il la laissa partir. Malgré le soulagement de lui avoir tout dit, il était malheureux. Malheureux d’avoir brisé le cœur d’une telle femme. Car, bien qu’elle était de glace, il savait qu’elle allait réagir tôt ou tard, puisqu’elle se voulait forte… mais qu’elle était sensible.

Luna entra en trombe dans la chambre, inquiète.

- Fantasio, Seccotine est partie !

- Oui, je le sais, répondit-il, la voix éteinte.

- Tu ne peux tout de même pas la laisser partir ! Dans cet état !

- Quoi ?

La jeune femme lui montra un test de grossesse déjà effectué. Le blond resta sans voix : le test était positif ! Mais… comment cela avait-il pu arriver ? Il se rappela enfin que, pour des raisons médicales, Seccotine ne pouvait plus prendre la pilule. Mais encore, il restait d’autres moyens contraceptifs et…

Soudain, il se souvint : il y avait environ un mois, le préservatif avait déchiré et…

Pourquoi ne lui avait-elle rien dit ? Puis, il comprit : elle était sur le point de lui faire l’annonce.

- Je suis pire que le pire des salauds…

Et il quitta la chambre. Luna ignorait s’il y eut une chicane entre lui et Seccotine, mais cela l’attristait de savoir leur couple si fragile…

Puis, elle entendit son nom. Se retournant, elle rencontra les yeux de Spirou, maintenant conscient. Folle de joie, elle se jeta à son coup, faisant gémir son amoureux.

- Eh, doucement… j’ai encore mal…

- Je suis désolée.

Elle se redressa, où elle put à nouveau se délecter de ce doux regard, qui se confia :

- J’ai rencontré l’Ermite en rêve…

- Toi aussi ?

- Comment ça, « toi aussi » ?

- Oh, c’est une longue histoire… Continue.

- Il m’a dit que… aussi longtemps que je vivrais, Spip sera toujours vivant…

C’était complètement insensé ! se disait-elle. Son expression de stupéfaction fit sourire Spirou.

- Je le savais que tu réagirais ainsi…

- Mais c’est impossible ! Tu sais bien que les écureuils ne vivent que quelques années !

- Spip n’est pas un écureuil comme les autres… Des fois, il m’arrive même de penser qu’il est comme nous…

Oui, il était vrai que Spip était comme un membre de la famille… N’étant pas trop sûre de ce qu’il pouvait lui arriver à l’avenir, elle se leva.

- Je vais chercher les autres.

- Non, reste.

Grâce à l’épaule qui était encore valide, il prit une des mains de la jeune femme.

- Je veux un peu de temps pour nous deux… avant que les autres accaparent le reste…

Elle y resta avec plaisir, sachant que son amant était véritablement un centre d’attraction…

-xxx-

- Je vous remercie pour ce chaleureux accueil.

Deux semaines s’étaient écoulées depuis le réveil de Spirou. À regret, il fallait faire ses adieux aux hôtes, qui réussirent à rendre ce séjour agréable. La blessure du rouquin était presque guérie, mais long serait le temps avant que son épaule retrouve une mobilité quasi parfaite.

- Je trouve cela dommage que Seccotine n’en a pas profité, s’attrista Katy.

Ororéa lâcha un soupir, sachant qu’elle était la cause de son départ. Mélancolique, elle sortit dehors. Fantasio la suivit. Spirou voulut l’imiter, mais Félix le retenait par le bras.

- Vaux mieux que tu t’mêles pas de ça.

Le journaliste ne savait rien de cette histoire, mais il se doutait bien que quelque chose n’allait pas chez son meilleur ami. S’il était si bavard avec Ororéa au début, il le devint moins depuis la chute de cette secte. Et Zantafio courrait toujours…

Il sentit une secousse sur son pantalon. Baissant les yeux, il vit Spip, inquiet, ses oreilles pointées dans tous les sens à cause de ces jappements.

- Dépêche-toi ! J’en ai marre d’être le gibier de service !

-xxx-

- Oro ?

Voilà une des rares fois où Fantasio se permit de l’appeler par son surnom. Elle se retourna.

- Oui ?

- Écoute… tu sais que tu me plais beaucoup… mais c’est Seccotine que j’aime.

Voilà le pourquoi de son mutisme ces derniers jours. Cette phrase, tout simple, qu’il avait formulé et reformulé, est le résultat d’une réflexion intense sur ses relations amoureuses, passagères ou de longue durée.

Ororéa s’attendait à pareille conclusion, mais elle resta sous le choc. Elle savait que Seccotine était ce qu’il y avait de mieux pour lui. Cependant, jusqu’au dernier instant, une partie d’elle aurait voulu que ce soit autrement…

Les larmes jaillissant de ses yeux, elle lui tourna le dos pour éviter la honte. Deux mains amicales appuyèrent ses épaules.

- Je t’en prie, ne pleure pas. Je suis sûr que tu vas trouver un homme génial.

Un léger sourire aux lèvres, il ajouta :

- Et s’il devait te faire de la peine, j’irai jusqu’à chez lui pour le faire regretter.

Malgré la tristesse, un rire vint secouer Ororéa.

- Seccotine reste encore la femme de ma vie… mais toi, tu resteras une grande amie à mes yeux.

Elle lui fit face. Les larmes coulaient encore sur son visage, mais elle souriait.

- Elle a de la chance de t’avoir. J’espère qu’elle te pardonnera.

Pour ça, cela n’allait pas être facile…

-xxx-

Après que Félix conduit Spirou, Fantasio, Spip et Luna vers Hearst, Ororéa flattait un des chiens, songeuse. Katy vint la rejoindre, tasse de lait en main.

- J’ai beau être libre comme le vent, j’ai l’impression qu’il me manque quelque chose…

L’ancienne musher, qui n’avait rien dit de ce qu’elle savait jusqu’à maintenant, osa prendre un risque.

- Tu es amoureuse, n’est-ce pas ?

La jeune femme sourit légèrement.

- Oui. Maintenant, je le réalise que je le suis… mais que leur bonheur est plus important que le mien.

Katy soupira intérieurement. Fantasio n’était peut-être pas si salaud que ça après tout…

- Un de ces jours, je dois reprendre ma route, déclara Ororéa, déterminée.

- Quoi ? Tu ne vas tout de même pas nous quitter !

- Il le faut, Kat. Je ne vais tout de même pas moisir ici et continuer à me faire humilier par ces sorcières !

- Merci de parler ainsi de mon village ! se vexa la châtaine.

Ororéa émit un faible rire.

- Ne m’en veux pas pour ça, s’excusa-t-elle. Mais quelque chose en moi me dit que cet endroit n’est pas fait pour moi…

La future mère soupira. Elle aurait bien aimé la voir rester encore plus longtemps, du moins jusqu’à la naissance de son premier enfant, mais Ororéa restera Ororéa.

- Au moins, il n’a pas seulement que l’amour qui est éternel, dit l’infatigable voyageuse, optimiste. Toi et Félix resterez à jamais dans mon cœur.

De son bras, elle entoura l’épaule de Katy. Elle n’avait nullement besoin de lui dire qu’elle reviendrai, puisque les belles amitiés avaient besoin de peu de mots pour se faire rassurer.