Jamais Luna aurait pensé passer ses journées dans un si petit local, à attendre son tout premier client. Elle avait enfin tout ce qu’il lui fallait pour débuter son entreprise : un local (petit, mais assez grand pour accueillir un bureau et deux chaises), un faux-nom pour cacher ses réelles intentions (« Beauté.com », une entreprise dévouée à la suggestion et à la commande de produits pour les soins du corps) ainsi qu’un ordinateur (celui de Fantasio, qui eut enfin une bonne raison pour s’en acheter un neuf). Mais il ne lui manquait l’essentiel : un client.

Bien entendu, elle recevait constamment des femmes de tout âge (et parfois des hommes) pour des conseils beauté, mais elle n’avait pas encore reçu celui ou celle qui désirait rencontrer quelqu’un venant du même milieu sombre que lui ou elle. Elle avait confié à Raulo le soin de faire le bouche-à-oreille concernant son entreprise, puis elle commença à douter de l’efficacité de sa publicité. Cependant, elle n’avait pas envie de demande l’aide de son père. Elle était trop fière pour cela et elle voulait à tout prix qu’il reste en-dehors de sa carrière. Elle irait lui rendre visite un de ces jours… sans Spirou, afin d’éviter les chicanes de famille.
À ce moment précis, la porte s’ouvrit, révélant un grand homme au regard ténébreux.

- Zantafio ?!

L’homme fit un sourire malicieux à l’endroit de la jeune femme.

- Luna… quel plaisir de te revoir…

Bien que surprise, ladite Luna revint sur la défensive.

- Que fais-tu ici ?

Toujours aussi calme, toujours avec ce même sourire charmeur, il lui répondit :

- N’est-ce pas ici cette fameuse agence matrimoniale ?

Avec nonchalance, il prit place sur la chaise et posa ses pieds sur le bureau.

- Figure-toi qu’il y a une femme qui m’intéresse en ce moment.

Ce n’est pas nouveau, pensa intérieurement Luna. Mais puisque les affaires sont les affaires, elle voulut vérifier si elle pouvait rendre service à Zantafio… et du coup, avoir cette première paye sous la table.

- Et… qui est-ce, cette femme qui t’intéresse ?

Il dégagea ses pieds du bureau et se releva. Puis il se pencha, mystérieux, vers l’oreille de la jeune femme, où il put lui glisser :

- Elle se trouve en face de moi.

Furieuse, elle le poussa violement et il se retrouva à nouveau sur la chaise. Mais cela ne l’empêcha pas de sourire de plus belle.

- Toujours aussi farouche… J’aime ça…

Il se retrouva soudainement devant le canon d’un revolver et il se mit à pâlir.

- Farouche, oui, sourit Luna. Mais encore plus dangereuse.

Après avoir déglutit, Zantafio lui dit :

- Tu… tu ne vas tout de même pas me tuer ?

- Et pourquoi pas ?

Et pourquoi pas ? Puisqu’elle savait que c’était lui qui avait tiré sur Spirou, il y avait plus d’un an ! Puisqu’elle savait, qu’à cette même période, qu’il avait failli tuer Spip ! Et qu’il avait même osé s’en prendre à Seccotine…

Mais ces raisons, elle les garda pour elle…

Étrangement, Zantafio retrouva son contrôle… et son sourire.

- C’est ça. Tue-moi. Et on verra comment tu vas te débarrasser de mon corps…

Il y avait quelque chose de sensé dans ces paroles. En effet, elle pourrait très bien le tuer. Sans effort. Mais après… tout cela deviendrait une situation problématique. Et si la moindre personne découvrirait cette position embarrassante… Et si tout cela allait arriver jusqu’aux oreilles de Spirou ?

Non, elle ne pouvait le tuer. Et cela l’enragea. Mais elle garda son arme dans sa main… au cas où…

Sans pitié, elle lui dit :

- Désolée de te l’apprendre, Michel… Mais tu devrais savoir que c’est fini entre nous…

Furieux, il lui cracha :

- Tu dis ça pour faire plaisir à ton père !

Il reçut un coup de poing comme réplique et un joli saignement de nez en résultat.

- Tiens ! dit froidement Luna en lui tendant un mouchoir. Ça devrait passer…

Elle s’assit sur le bureau, pouvant mieux contempler Zantafio, la tête penchée à l’avant, une main crispée sur le mouchoir à taches vermeilles. Le voyant en cet état de vulnérabilité, elle ne put s’empêcher de sourire. Elle ne pouvait nier que, malgré les années écoulées, il restait bel homme et que son charisme eut le temps de se développer encore plus. Difficile de résister à son charme… surtout lorsqu’on avait dix-huit ans…

Elle se souvenait de cette soirée où une partie de la mafia russe rendit visite à son père. Et parmi eux se trouvait Zantafio, qui était à ce moment-là un des seconds les plus influents et il était possible qu’il devienne rapidement le chef de ce groupe organisé.

La même soirée où ces représentants furent arrivés, une fête fut organisée en leur honneur. Si tous mangeaient de la pizza, les Italo-américains acceptèrent cependant de boire de la vodka alors que les Russes burent un des meilleurs vins de Sicile. Pour une rare fois, Luna partagea la table des hommes, dut à son statut de fille de capo. Cependant, elle fut vite lassée de ces ivrognes et, le repas englouti, elle trouva refuge dans le bureau de son père.

Elle aimait cette lampe basse, ce fauteuil en cuir, mais surtout, surtout, elle préférait par-dessus tout les armes cachées dans le bureau. Un de ces jours, se disait-elle, ce sera elle qui prendra la place de son père. Ce ne sera pas son futur époux qui l’aura, ni son futur fils aîné. Elle connaissait ces mafiosos qui tournaient autour d’elle. Non, aucun d’eux n’aura sa main. Et encore moins son corps…

- Vous devriez nous rejoindre, la soirée ne fait que commencer…

C’était lui, ce second de la mafia rouge. C’était la première fois qu’elle entendait sa voix et elle comprit rapidement qu’il n’avait rien de russe en lui.

- Puis-je savoir pourquoi vous êtes parmi eux ?

Avec ce sourire énigmatique, il lui répondit :

- Je vais là où l’argent mène.

Elle pouffa de rire.

- Vous devez vous perdre souvent, puisque l’argent mène le monde.

Il referma la porte derrière lui, les coupant des rires et du son de l’accordéon. Il s’avança vers elle avec la grâce d’un prince sans royaume.

- C’est ça que j’aime. Partout où je vais, l’argent a la même valeur.

Lorsqu’il s’arrêta, il n’avait qu’à tendre les bras pour pouvoir toucher le visage de la fille du capo. Cependant, il ne le fit pas.

- Partout où je vais, je me sens chez moi.

Un sourire s’esquissa au coin de ses lèvres.

- Mais ce soir, je me sens beaucoup mieux… puisque vous êtes là.

Un pas de plus… et Luna se retrouva dans cet étau de velours. Elle leva son regard et croisa un feu naissant au plus profond de ces puits de ténèbres. Tout en jouant avec sa longue chevelure brune, il lui murmura :

- Et si on faisait une… « alliance » entre la mafia russe et italo-new-yorkaise ? Tous deux auraient à gagner…

Avec cette proximité si étroite, elle pouvait sentir cette haleine de début d’ivresse. Son malaise grandissant, elle put saisir une des armes, déposée sur le bureau, et la braqua en-dessous de son visage.

- Et si vous enleviez vos pattes pour commencer ? À moins que vous vouliez gagner un joli trou à votre menton…

Il rit doucement à ce qu’il considérait comme une plaisanterie.

- Dix-huit ans, c’est jeune pour se créer des comptes à rendre…

Avec délicatesse, il lui retira l’arme de ses mains.

- … surtout avec une arme sans cartouche.

Son pouls s’accélérait. À ce moment précis, elle ne pouvait expliquer ce qui la mettait dans cet état. La peur ? La fascination ? La haine ? Le désir ? Puis, lorsqu’elle sentit ces lèvres se poser sur les siennes, dans un long baiser langoureux, ses pulsions les plus secrètes venaient de s’éveiller en elle.

Tout en s’embrassant, ils reculèrent jusqu’au bureau, où Luna se détacha de l’étreinte en s’assoyant sur ce meuble. Elle sut alors comment cette soirée allait se terminer. Or, elle n’était pas mécontente d’abandonner sa virginité dans les bras de l’héritier de la mafia russe. Surtout qu’il n’était pas laid…

À nouveau assise sur un bureau, six ans plus tard, l’Italo-belge attendit que le saignement qu’elle avait provoqué s’estompa. Puis, retrouvant sa froideur, elle aida Zantafio à se relever et le conduisit jusqu’à la porte.

- Si tu veux un conseil, en voilà un : ne t’approches surtout plus de moi. Et tout ira bien pour toi…

Enfin, lorsqu’elle fut assurée qu’il était bel et bien parti, elle put enfin soupirer de soulagement. Elle consulta sa montre : trois heures moins quart de l’après-midi. Voyant qu’elle n’avait pas de clients, elle décida de fermer boutique plus tôt que prévu. Elle récupéra son manteau et, sortant à l’extérieur, rencontra le froid de ce début de février. Retourner à la maison lui ferait le plus grand bien…

Mais elle n’était pas au bout de ses surprises…


À suivre…