Une étrangère.

Une étrangère dans une maison.

Dans une maison qui lui est étrangère.

Voilà les mots qui revenaient hanter Ororéa au milieu de la nuit. Allongée sur le lit de la chambre d’amis, elle enviait Manuarii, endormi à ses côtés avec un sentiment de sérénité.

Deux semaines avaient passées depuis l’annonce à Fantasio. Puisqu’il avait le droit de le savoir. Puisqu’elle aurait des remords à vouloir lui cacher la vérité, qui aurait fini par éclater comme un abcès.

Elle avait craint le pire, ignorant jusqu’alors si Fantasio et Seccotine s’étaient réconciliés ou si ce dernier avait refait sa vie avec une autre femme. Mais il en était rien. Et Ororéa se surpris même à avoir entendu des rires étouffés provenant de la chambre conjugale.

La complicité.

La confiance.

Le respect.

C’étaient des choses rares en ce monde où le taux de divorce ne cessait d’augmenter. Mais la voyageuse voyait bien ces éléments essentiels lorsque ce couple s’échangeait des regards.

Rien n’est dit.

Mais tout se lit dans leurs yeux.

Alors Ororéa pouvait soupirer de soulagement. Elle avait souvent hésité à revoir son amant d’un soir. Or, elle comprit que ce qu’elle avait fait était ce qu’il y avait de mieux.

Pour Manuarii.

Le bambin prenait plaisir à jouer avec Lily-Ann. Il ignorait qu’elle était sa sœur. Mais il n’avait pas besoin de le savoir. Pourtant, il le faudra bien, puisqu’Ororéa a horreur des mensonges.

- Ça ne me fait rien si aucun homme ne partage ma vie. Puisque j’ai un fils à qui faire partager ma vision du monde.

Soudain, la jeune femme se releva et voulut fouiller dans son sac à dos. Elle se rappela brusquement qu’elle l’avait laissé dans la cuisine…

-xxx-

Les pleurs de Célestia sortirent Seccotine des brumes du sommeil. Elle n’eut pas le choix d’aller la prendre, puisque Fantasio était à Vienne. Elle la prit dans ses bras et, alors qu’elle se dirigea vers le réfrigérateur pour prendre un biberon (préparé à l’avance, c’est toujours pratique), elle vit Ororéa.

Des dizaines de photos étaient éparpillés sur la table à manger, que la jeune femme contemplait à la lumière d’une petite lampe de poche. Rien ne pouvait la distraire, ni même la réclamation de Célestia. À part l’activation des lumières électriques, qui fit lever sa tête de surprise.

- Oh ! C’est toi, Seccotine ?

- Tu peux m’appeler Secco, sourit la mère. Est-ce que tu peux me tenir Célestia une minute, s’il te plaît ?

- Euh… oui, bien sûr.

Sur ce, la blondinette prit un des chaudrons accrochés au support, le remplit d’eau, le déposa sur un rond de poêle allumé, sortit le biberon (préparé à l’avance, je vous le rappelle) et le plongea dans l’eau. Et enfin, elle reprit sa fille dans ses bras.

- Mais oui, ma chérie, il faudra patienter un peu avant d’avoir ton boire…

- Tu sais, tu pourrais l’allaiter. C’est ce que je faisais avec Manuarii.

Seccotine lui jeta un de ces regards signifiant « Ne te mêles pas de mes décisions », mais Ororéa ne flancha pas.

- C’est ce qu’il y a de plus pratique ! Déjà chaud et fait spécialement pour elle…

- N’insiste pas ! Je préfère qu’elle soit habituée à un lait qui ne s’absente pas pour des jours.

- Tu pourrais tirer ton lait.

- Non merci, grimaça la blonde. J’ai d’horribles souvenirs, seulement lorsque Fantasio a essayé de-

Elle se tut, se rappelant qu’elle était en train de parler de son époux à celle qui fut son amante. Mais cette dernière était amusée des propos, ce qui rendit à l’aise la journaliste.

- Il a toujours eu des goûts assez… inhabituels.*

- Je dirais plus qu’il est… très ouvert à toutes sortes d’expériences, sourit Ororéa.

Et toutes deux éclatèrent de rire.

- Je crois que le biberon est prêt.

- Laisse-moi vérifier.

Et Seccotine laissa Ororéa s’en occuper alors qu’elle prit place sur une des chaises, plaçant Célestia de façon à ce qu’elle puisse boire confortablement. L’invitée lui apporta le repas de nuit, affirmant qu’il était à la bonne température. La mère la remercia, prit le biberon et laissa la petite saisir la tétine avec gloutonnerie.

C’est alors que l’œil de la blondinette fut attiré par les photos. Les palmiers, les cocotiers, la mer, le sable chaud, les volcans, tout lui permit de se faire une idée approximative de ce paradis entre deux océans tropicaux.

- Qu’est-ce que c’est ?

- Oh, ça ? Ce sont des photos que j’ai prise de Tora-Torapa.

Elle ajouta, dans un sourire :

- Je voudrais y retourner un jour, pouvoir montrer cela à mon fils.

Mais ce qui intrigua encore plus Seccotine était cette façon de photographier. Tout était fait avec professionnalisme, avec cependant une touche artistique qui savait mettre en valeur cette chaleur venant du Sud.

- C’est… magnifique.

- Non, ce n’est rien.

- Je t’assure que si ! On dirait que ces photos arrivent à me toucher…

Puis, une idée, vive comme l’éclair, traversa l’esprit de la journaliste. Une idée folle, mais qui pourrait satisfaire tout le monde…

- Deviens ma partenaire !

- Quoi ?

- Toi aux photos, moi aux articles. C’est aussi simple que ça.

Mais Ororéa n’était pas aussi sûre que Seccotine.

La vie n’était jamais simple.

Elle ne pouvait se régler en un seul « clic ! » d’appareil numérique.

Voilà des années qu’elle vagabondait, son sac sur le dos, son fils sur le ventre. Il lui était impossible de s’installer ici du jour au lendemain.

Et puis, n’étaient-elles pas rivales pour un même cœur auparavant ? Bien entendu, elle l’avait oublié, mais elle ne pouvait nier qu’il était le père de son enfant. Et sa femme, dans tout ça ? Était-elle prête à supporter sa présence ?

Devant ce silence, Seccotine ajouta :

- Écoute, je sais qu’il y a un malaise entre nous deux. Et je sais pourquoi. Et toi aussi. Alors, si nous pouvions enfin faire la paix, ce serait ce qu’il y a de mieux pour nos enfants.

Ne pouvant lui tendre la main (car occupée à nourrir Célestia), elle lui tendit un pied, qu’Ororéa hésita à saisir. Puis, se souvenant de la joie de Manuarii en faisant connaissance avec Lily-Ann, elle serra le pied de la blondinette en souriant.

- Si ce travail demande des nerfs d’acier, je suis celle qui te faut.

- Tu ne regretteras pas, assura Seccotine d’un clin d’œil.

Elles furent alors interrompues par un léger grognement. En se retournant, elles virent Luna, encore ensommeillée, tenant Gaeth dans ses bras.

- Que vois-je ? Un rêve de réconciliation ou un cauchemar d’un futur meurtre ?

-xxx-

Les deux hommes (et Spip), fraîchement arrivés de Vienne, n’en crurent pas leurs yeux lorsqu’ils virent dans le vestibule les femmes et leurs enfants. Toutes trois portaient des robes à la manière des feuilletons américains des années ’50.

- Mais quel est ce cirque ? demanda Fantasio.

- C’est une idée de Luna, répondit Ororéa, puisqu’on vous attendait, telles de paisibles maîtresses de maison.

- Je dois avouer que j’ai un faible pour ces robes, sourit l’Italo-Belge.

- Mais, avant que vous posiez d’autres questions, ajouta Seccotine, Ororéa a une bonne nouvelle à vous annoncer.

- Eh bien… je reste.

La première réaction fut celle de Spip, qui sauta dans les bras de la jeune femme. Quant à Spirou et Fantasio, ils restent muets de surprise.

- Mais… comment ? voulut savoir le rouquin.

- Je savais bien que Secco serait à la hauteur, répondit Luna, amusée.

Et lorsqu’Ororéa expliqua ce nouveau partenariat, Fantasio ne put que taquiner sa femme.

- Et moi qui croyait que tu voulais être maître à bord de ton bateau.

- Non, c’est parce que j’ai plus confiance en la discrétion des femmes.

Mais avant qu’il ne rapplique, les femmes invitèrent les hommes à passer à la salle à manger, où tout était installé.

- Cette fois-ci, je suis vraiment, mais vraiment étonné, dit le spécialiste en cuisine.

- Oh, il n’y a pas de secret, répondit Luna. Quelques recherches sur Internet et hop! on a trouvé une recette à la fois simple et rapide. Même Spirou serait capable de cuisiner ça.

Le journaliste lui jeta un regard noir, mais lui pardonna aussi qu’elle l’embrassa.

- C’est peut-être cliché de ma part, commença Fantasio en se versant une coupe du vin déposé sur la table, mais il serait bien de porter un toast à cette nouvelle page d’histoire.**

Et, alors qu’ils portèrent un toast, le blond eut une pensée pour celui qui lui légua sa maison. Jamais ce domaine fut porteur d’autant de vie…



FIN



(*) Référence à Michelle, la superbe fanfiction d’Amber que vous devez lire o-bli-ga-toi-re-ment (au moins, la partie que j’ai traduite ‘^^)
(**) Il ne pouvait pas mieux dire (voir le 6ème et dernier épisode de « Ce que les BDs ne révèlent pas…»)