Quatre jours s’écoulèrent paisiblement. Enfin, presque, étant donné que la tension a augmenté considérablement entre Lily-Ann et Gaeth. À un point tel qu’ils ne voulaient plus manger dans la même pièce, provoquant du coup l’embarras de leurs parents.

Heureusement, Spirou eut l’idée d’organiser un camping avec les garçons, le temps que les rancunes puissent disparaître. Fantasio accepta de les accompagner, laissant ainsi les femmes et les filles seules avec Spip, le Comte et Zorglub.

Parlant de Zorglub… Ce dernier ne pointa pas son nez ces derniers jours, toujours occupé. Mais l’attitude confiante du Comte dissipa rapidement les inquiétudes.

Enfin, au quatrième matin, Seccotine alla faire des courses. Lily-Ann la suivit, prétextant qu’il fallait bien aider sa mère. Cependant, elle n’avoua pas qu’elle tenait à revoir le garçon aux tâches de rousseur qui l’avait percutée il y a plus d’une semaine. L’avait-il oubliée ? Elle, elle ne pouvait le faire sortir de ses pensées. Cela en était devenu une obsession, si bien qu’elle devenait plus distraite que sa petite sœur…

Et, alors que la mère et son enfant entrèrent dans le village…

- Hé !

Le cœur de Lily-Ann fit un bond alors que son sang fit un tour. Il était là, aussi souriant que la dernière fois.

- Lily, tu ne m’as pas dit que tu t’étais fait un compagnon de jeu, s’exclama Seccotine, ravie.

Mais la pauvre fillette ne sut quoi répondre, tant ses joues étaient rouges. Entre temps, le garçon se présenta :

- Nathan Caténaire, madame. Fils du chef de gare.

- Ohhh, c’est donc toi, Nathan, sourit la blonde. Enchanté. Je me nomme Sophie, mais tu peux m’appeler Seccotine. Et elle, c’est ma fille aînée, Lily-Ann.

- C’est un très joli nom.

- Euh.. mer-merci, bafouilla la fille.

Comme il est mignon ! s’exclama-t-elle intérieurement. Jamais elle n’avait vu d’aussi beaux yeux de toute sa vie. On aurait dit du chocolat se mélangeant au caramel…

- Tu veux jouer avec moi ?

Il lui lança une invitation ! C’était trop beau pour être vrai ! Lily-Ann tourna ses yeux vers sa mère, faisant de son mieux pour la supplier du regard. Cette dernière lui sourit.

- Oui, tu peux jouer avec lui. Mais sois prudente, hein ?

Ravie, la fillette prit la main que lui tendit Nathan. Elle croyait rêver, mais ses deux pieds étaient bels et bien ancrés sur terre…

-xxx-

Un peu plus tard, Seccotine revint sur ses pas, bredouille. Elle savait pourtant très bien que les villageois ne vendaient pas de thé de grande qualité, mais plutôt du thé bon marché. C’est Luna qui ne sera pas contente d’apprendre cela…

Soudain, alors qu’elle ne s’y attendait pas, elle vit apparaître Ororéa dans son champ de vision. Elle portait sur son épaule son grand sac de voyage.

- Hé, Oro !

Mais, curieusement, Ororéa s’arrêta brusquement et ne répondit pas au salut de son amie et collègue. Elle préféra changer de direction en tournant de côté. Seccotine, surprise par cette réaction, tenta de la rattraper, d’abord au pas, puis à la course, tout en s’étonnant de ne pas pouvoir arriver jusqu’à elle, même si la photographe semblait surchargée par son fardeau.

Qu’a-t-elle à se sauver de moi ? pensa la blondinette alors que l’autre femme bifurqua en direction de la gare. Me cache-t-elle quelque chose ?

Elle n’eut cependant pas le temps de penser à autre chose, car, en entrant dans le bâtiment, elle reçut un violent coup à la tête…

-xxx-

C’est dans la confusion totale que Seccotine vit un visage se pencher sur elle, au moment où elle rouvrit les yeux. Pendant un instant, elle crut se retrouver face à une version juvénile d’elle-même, mais, quand elle reconnut sa Lily-Ann, celle-ci se jeta dans ses bras en s’écriant :

- Oh, maman ! Tu m’as fait si peur !

La blonde n’y comprenait rien. Pourquoi sa fille aînée se faisait-elle du sang d’encre à son sujet ? D’une voix faible, elle lui demanda :

- Où suis-je ?

Ce fut une autre voix qui lui répondit :

- Dans l’atelier de papa.

Retournant sa tête, elle reconnut Nathan, puis son père, Caténaire. Ce dernier demanda aux enfants de jouer dehors, le temps que Seccotine puisse reprendre des forces. Une fois les enfants sortis, le chef de gare se pencha sur la mère.

- Vous avez beaucoup de chance d’avoir une fille aussi courageuse.

- Je… je ne comprends pas. Que s’est-il passé ?

Caténaire lui résuma la situation. Alors que Nathan et Lily-Ann jouaient sous le quai, ils avaient aperçu Seccotine, inconsciente, étendue en-dessous d’un train sur le point de partir. Depuis le retour de Caténaire, la gare avait en effet reprit vie et quelques touristes venaient ainsi visiter les charmes de Champignac-en-Cambrousse.

Nathan suggéra d’aller chercher l’aide de son père, mais sa compagne de jeu, résolue, ne le suivit pas et prit l’audace de glisser sous le train pour faire rouler sa mère en dehors des rails. Elle y parvint avec difficulté, mais juste avant que le train, entamant son départ, ne passe sur elles.

C’est alors que la mémoire revint à Seccotine. Et que les larmes lui vinrent aux yeux. Car, la dernière chose qu’elle vit avant de sombrer dans l’inconscience… fut le sac tenu à bout de bras par Ororéa, avec lequel elle la frappa.

- Non… ce n’est pas possible…

Elle ne voulait pas y croire… Et pourtant, c’était bien elle. C’était bien Ororéa qui l’avait placée en-dessous d’un train. Avait-elle vraiment l’intention de la tuer ?

Les pleurs redoublèrent, tant profonde était son incompréhension. Pourquoi ? Pourquoi ce brusque changement de comportement ? Que s’est-il passé pour qu’elle puisse agir de cette façon ?

Une main hésitante se posa sur l’épaule de la femme.

- Tout va bien aller, tenta de rassurer Caténaire.

Elle ne voulait rien savoir de ces réconforts à deux sous. Ce n’était pas cela qui allait régler le problème. Elle frappa du poing le canapé sur lequel elle était étendue. Non ! Ce n’était pas le moment pour les pleurnichages ! Il fallait retourner au château, et ce, le plus vite possible !

Malgré les larmes, elle regarda Caténaire, tentant de regagner sa fierté et son orgueil.

- Pouvez-vous m’amener au château du Comte ?

Disposant d’un véhicule, le chef de gare se plia à sa demande…

-xxx-

Une fois arrivée à destination, Seccotine se rendit vers le boudoir d’un pas pressé. Elle était certaine d’y trouver Luna afin de tout lui expliquer. Elle était effectivement là. Or, elle ne s’attendait pas à revoir Ororéa de sitôt.

- Qu’est-ce qui ne va pas, Secco ? demanda cette dernière, inquiète. On dirait que tu t’es blessée…

N’ayant pas de miroir à sa disposition, la blondinette ne pouvait apercevoir la bosse qu’elle avait sur le front. Mais elle ne se préoccupa pas de son état, retenant plutôt son attention sur l’attitude de sa collègue. Soit qu’elle était vraiment inquiète… soit qu’elle jouait trop bien la comédie.

- Eh bien, oui, maman s’est-

Seccotine interrompit Lily-Ann, qui l’avait suivie.

- Ma chérie, voudrais-tu vérifier si Spip ne manque pas de noix ?

La fillette lui obéit alors que sa mère ajouta :

- Au fait, Luna, il n’y avait pas les thés que tu as notés sur ma liste.

- Quoi ? s’exclama l’Italo-belge en se levant d’un bond. Mais ces villageois ne savent pas vivre ou quoi ?

Sur ce, elle sortit de la pièce, décidée à s’y prendre autrement.

Lily-Ann et Luna parties, Seccotine pouvait enfin agir à sa guise… Ses yeux, flamboyants, ne rassuraient pas Ororéa.

- Secco ? Mais pourquoi tu… ?

Elle n’eut pas le temps de poser sa question, car un coup de poing la fit tomber de sa chaise.

- Pourquoi m’as-tu fait cela, hein ? cracha la blonde, furieuse. Pourquoi ?

Étourdie, ne pouvant répondre à sa question, Ororéa ne pouvait qu’encaisser les accusations de son amie.

- Je te croyais digne de confiance ! Toi, l’ancienne amante de mon époux ! Et voilà qu’aujourd’hui, tu me frappes dans le but de vouloir me tuer !

Les larmes dans les yeux, elle ajouta :

- Je te dois la vie à plusieurs reprises. Pourquoi me tuer maintenant ? C’est cela que tu voulais ? Me rendre aveugle pendant des années et me trahir de cette façon ?

Elle ne devait pas se laisser aller à ce sentiment d’abandon et de vide. Mais c’était plus fort qu’elle, elle tenait à avoir une explication.

- Parle ! Dis-moi ce que tu veux, qu’on en finisse !

Or, les seuls mots qui sortirent de la bouche d’Ororéa, si faibles soient-ils, furent :

- Je ne comprends pas…

Accrochée au rebord de la chaise, elle reçut un coup de pied rageur qui la renvoya au sol.

- Menteuse ! Tu caches bien ton jeu !

Puisqu’elle ne pouvait rien obtenir de cette manière, autant trouver un moyen d’immobiliser son bourreau. Malheureusement, un métal froid vint se coller contre sa tempe : une arme, tenue à bout de bras par Luna.

- Désolée, ma vieille, mais je crains que tu deviennes trop dangereuse…

-xxx-

Après des jours d’espérances en passant devant cette forteresse, les souhaits de Spip se réalisèrent en remarquant que la porte du laboratoire de Zorglub était enfin entrouverte. Ce dernier était sûrement en train de se refaire des provisions, pensa l’écureuil. C’était le moment d’agir…

En se faufilant dans l’ouverture, il entendit des gémissements plaintifs. Inquiet, il escalada la table qui soutenait l’aquarium et vit, derrière cette prison de verre, sa belle étoile, enroulée sur elle-même, voulant se soustraire aux yeux des communs en se terrant parmi les coraux et les algues. Même s’il ne s’agissait pas d’un instant propice à la séduction, Spip se risqua.

- Cassiopée ?

Lorsqu’elle leva ses yeux vers lui, ses complaintes de sirène cessèrent. Elle vint vers lui et posa ses pattes antérieures sur cette cloison transparente, désespérée.

- J’ignore qui tu es, mais je t’en prie, aide-moi.

- Si c’est pour t’enfuir, je veux bien, sourit l’animal terrestre.

- C’est impossible. Je ne suis pas fait pour vivre hors de l’eau.

Cachant sa déception, Spip voulut tout de même savoir :

- Alors, pourquoi as-tu besoin de moi ?

- C’est mon maître…

Elle s’arrêtant, ne voulant pas gémir à nouveau. Au lieu d’explications, elle se contenta de pointer en direction du sol, où l’écureuil commença à comprendre…

-xxx-

Seccotine ne s’attendait pas à pareille trahison. Et encore moins à une complicité douteuse. Ne pouvant se défendre contre une arme chargée, elle se plia à la demande de Luna en s’assoyant sur une chaise, alors que cette dernière l’attacha solidement.

Entre temps, Ororéa se releva enfin et, ayant retrouvé son aplomb, se pencha sur la blondinette, visiblement mécontente.

- Mais enfin, que t’arrive-t-il ? Pourquoi m’as-tu frappée ?

- Tu le sais très bien.

- Non, je ne le sais pas !

Seccotine soupira, exaspérée.

- Cesse de faire l’ignorante devant Luna ! Après tout, elle doit être mêlée à ça, non ?

- Mêlée à quoi ? demanda l’Italo-belge, impatiente. Serais-tu en train de m’accuser ?

- D’après toi ?

- Secco, ne me met pas en colère, avertit Ororéa. Dis-moi pourquoi tu m’as frappée…

Un nouveau soupir et la blonde se résolut à répondre à sa question.

- Très bien, je vais rafraîchir ta mémoire…

Elle raconta en détails le motif de sa violence, de sa rencontre avec Ororéa jusqu’à sa réveil dans l’atelier de Caténaire, où elle appris sa tentative de meurtre. Le récit terminé, Ororéa et Luna se regardèrent, horrifiées. Je ne suis pas aussi idiote qu’elles pourraient le prétendre, pensa la journaliste, amusée.

- Oro, va chercher le Comte, lança Luna. Je crois que Secco ne va pas très bien.

- Inutile, puisque je suis là.

Et le Comte entra dans la pièce, suivi de Célestia, Lily-Ann et Spip. Ce dernier sauta sur les liens retenant Seccotine et les grugea, énervant du coup Luna.

- Hé ! Mais que faites-vous ?

- Célestia m’a dit qu’il se passait des choses étranges dans ce boudoir, déclara le sage homme, faisant rougir l’espionne en herbe. Et je me demandais alors si cela avait un rapport avec l’histoire de Lily-Ann, puis ceci…

Il montra une pile de feuilles aux femmes, qui ne masquèrent pas leur surprise.

Des croquis.

Des plans de construction.

- Mais c’est… Mais c’est moi ! s’exclama Ororéa.

- On dirait bien que ce cher Zorglub est amoureux de toi, taquina Luna.

- Au point de vouloir faire une copie de toi… ajouta Seccotine, amère.

En effet, la blondinette commençait à comprendre. Ce n’était pas Ororéa qui l’avait attaquée, mais bel et bien une copie conforme d’elle. Mais pourquoi ce clone voulait-elle la tuer ? Allait-elle l’empêcher d’accomplir quelque chose ?

Ce sac ! Aussi grand était-il, que pouvait-il contenir ?

- Zorglub ! lança la journaliste. Sa propre création l’a enlevé !

Spip était fier d’elle. C’était exactement ce qui lui avait dit Cassiopée…