Toutes les femmes étaient plongées dans un silence de malaise. Ororéa et Luna voudraient bien trouver les mots pour s’excuser d’un doute de folie, puisque Seccotine n’avait pas tort. Mais cette dernière était encore bien plus embarrassée. Elle avait raison d’en vouloir à quelqu’un, mais elle s’était attaquée à la mauvaise personne. Si cela avait été fait dans le cadre de son métier, jusqu’où cette méprise aurait pu aller ? L’emprisonnement ? La condamnation à mort ? C’était fort possible, surtout lorsqu’on se trouvait dans un pays austère…

- On fait quoi, maintenant ? demanda Célestia, la première qui osa briser le silence.

- Trouver Zorglub, bien entendu, répondit le Comte. Mais la tâche risque de ne pas être facile. Le seul indice que nous avons est que notre agresseur a pris le train avec lui.

- Et savez-vous jusqu’où peut aller le train ? demanda Ororéa.

- Hum… Le prochain arrêt est le voisin de notre village, Corniss-en-Cambrousse. Son nom est un dérivé du mot unicornis, qui est le latin de licorne, bien que je doute qu’il ait pu existé une telle créature au moment de sa fondation.

- D’accord pour l’histoire, lança Luna, avant que le Comte en ajoute plus. On y va !

Cependant, Seccotine lui bloqua la sortie.

- Pas si vite ! Tu ne sais pas à qui tu as affaire.

- Mais si ! À un robot qui, d’un seul roulement de hanches, pourrait faire band-

- Si ce robot a eu l’intention de me tuer, on peut s’attendre à pire de sa part.

- Secco a raison, approuva Ororéa. Pour commencer, il vaudrait mieux connaître mon clone…

Elle prit les feuilles des mains du Comte et les scruta attentivement, s’attardant ensuite sur la liste des composantes.

- Du latex, du polyester, de la fibre optique… à première vue, elle n’a pas l’air dangereuse.

- Tu veux dire qu’elle n’a pas de mitrailles intégrées dans son soutien-gorge ?

- Luna ! s’offusqua la blonde. Mes filles t’entendent…

- C’est quoi un soutien-gorge ? demanda innocemment Célestia.

Sans prévenir, sa grande sœur abaissa le col de son T-shirt, dévoilant fièrement son tout-premier soutien-gorge, signe qu’elle venait d’entamer sa puberté. Seccotine, choquée, fit remonter le col de sa fille aînée en s’écriant :

- Lily-Ann ! Ce ne sont pas des manières pour une fille de ton âge !

La fillette baissa sa tête, n’étant pas habituée à se montrer pudique. Le Comte, légèrement embarrassé, crut qu’il était bon de dire :

- Existe-t-il des composantes en métal ?

- Oui, pourquoi ? voulut savoir Ororéa.

Enthousiaste, le savant sortit de la pièce. Ses invités faillirent le suivre, mais Luna lança :

- Assez perdu de temps. Allons-y !

- Non ! insista Seccotine. Personne ne va sortir sans avertir Spirou et Fantasio.

- On ne va tout de même pas les attendre ! Ils sont à des jours de marche du château !

- Il est vrai qu’ils ont le droit de savoir ce qui s’est passé, avoua Ororéa, mais qui sait ce qui peut arriver à Zorglub durant ces jours à les attendre ?

Elle n’osait pas l’admettre, mais elle s’attachait à cet homme de savoir un peu farfelu. Au moins, celui-ci ne tentait pas de l’impressionner en se donnant des airs de séduction. En fait, sa timidité la charmait. Mais elle désenchanta lorsqu’elle tomba sur un croquis qu’elle croyait être une fleur, mais qui était en réalité…

- Hé, fit Luna en remarquant sa lividité, puis le dessin. On peut dire qu’il a un sens du réalisme très poussé…

La muse du scientifique ne savait si elle devait être en colère ou non.

- Décidément, ils sont tous les mêmes, finit-elle par déclarer froidement.

-xxx-

- Je t’en prie, maman, ne pars pas !

- C’est trop dangereux !

Lily-Ann et Célestia avaient beau protester, mais leur mère, un bandage autour de sa tête, fit mine de ne rien entendre. Difficile par contre de résister à leurs appels, puisque, une fois la préparation du sac à dos terminé, elle finit par leur faire signe de s’asseoir près d’elle, sur son lit.

Les filles l’enlacèrent fortement, ne pouvant retenir leurs larmes. Jamais Seccotine ne les avait vues dans un tel état. C’était cependant compréhensible de leur part, puisque c’était la première fois qu’elles savaient qu’elle flirtait avec le danger.

Elle caressa leurs blonds cheveux, se voulant rassurante.

- Les enfants… Vous devez comprendre… Nous seules pouvons retrouver Zorglub.

- Mais pourquoi n’appelez-vous pas la police ? demanda l’aînée.

- N’oublie pas que l’agresseur ressemble à tatie Ororéa. Si quiconque est au courant de cette disparition, tous pourraient la soupçonner.

- Attends au moins l’arrivée de papa ! supplia la cadette. Elle ne savait quoi leur répondre. Elle ne pouvait leur dire qu’Ororéa n’arrivait pas à contacter Spirou et Fantasio. Alors elle ne savait quand ils reviendront…

- Il arrivera très vite, mentit la blondinette. Ne vous inquiétez pas, Spip et le Comte prendront soin de vous.

Elle se surprit à verser des larmes. Au diable l’orgueil ! se dit-elle, et elle se laissa aller.

- Vous allez me manquer, mes anges…

-xxx-

Le train pour Corniss ne passant qu’une fois par jour (et étant déjà passé dans la matinée), les femmes optèrent pour la fourgonnette familiale grise modifiée. Alors que le Comte leur donnait moult conseils avant leur départ, Lily-Ann et Célestia trouvèrent refuge dans cette pièce saccagée, mais interdite d’accès par le maître des lieux : le laboratoire abandonné de Zorglub.

Elles n’avaient plus la force de pleurer, hormis celle de se réconforter l’autre. Si la plus jeune se trouvait impuissante face à ce qui leur arrivait, la plus vieille, elle, était enragée de ne pouvoir apporter son aide. Jamais elle ne s’était sentie aussi jeune, aussi inutile…

- Si seulement j’étais un peu plus grande… soupira Lily-Ann.

- Mais tu es déjà grande, rétorqua sa sœur.

- Mais ça suffit pas pour eux !

Cet éclatement fit reculer la cadette, effrayée. Soupirant à nouveau, l’aînée vint l’enlacer.

- Excuse-moi, Célest’…

Lily-Ann se surprit à se sentir aussi proche de sa petite sœur. Il y avait à peine quelques jours, elle aurait volontiers repoussé la fillette. Mais maintenant, elle la consolait. En plus, elle aimait l’effet qu’elle lui faisait lorsque cette dernière déclara :

- Je savais pas que tu m’aimes, Lily…

Émue, la grande sœur avoua :

- Je le savais pas moi non plus…

Plus que jamais, les filles de Fantasio et de Seccotine ressentaient les liens qui les unissaient. Finalement, ce n’était pas une malédiction que d’avoir une sœur…

C’est alors qu’elles virent une chose remuer dans l’aquarium. Une créature étrange, mais d’une étonnante beauté.

De l’autre côté du mur de verre, Cassiopée les regarda. Jamais n’avait-elle vu d’humaines aussi petites, aussi comprit-elle qu’il s’agissait d’enfants. La plus grande s’exclama :

- Le pauvre ! Il doit être triste d’être enfermé là-dedans.

Si l’écureuil aquatique aurait pu parler, elle aurait volontiers réagi en se disant victime d’une méprise sur son sexe. Et puis, ce n’était pas cet aquarium qui la rendait malheureuse, au contraire, elle adorait son espace de vie. En fait, c’était la disparition de son maître la cause de son inquiétude.

Mais voilà que la petite fillette, qui s’était levée entre temps, plongea ses mains dans l’eau, faisant crier la plus grande :

- Qu’est-ce que tu fais, Célestia ? Tu vas l’effrayer !

Effectivement, Cassiopée, agile comme une loutre, se sauva de ces tentacules monstrueuses et se cacha dans les algues du fond. Cependant, elle savait qu’elle n’en avait pas pour longtemps. Étant un mammifère, à l’instar des dauphins et des baleines, elle devait regagner la surface afin de prendre une nouvelle bouffée d’air. Zorglub n’étant plus là, il ne restait qu’une seule option…

- SPIIIIIIIIIP !!!!!!!

Ce cri suraigu et incompréhensible aux yeux des humains faillit rendre sourdes les fillettes, qui plaquèrent leurs mains sur leurs oreilles. Puis, lorsque Lily-Ann vit des fissures se former sur les murs de l’aquarium, elle se jeta sur sa sœur, assez loin pour éviter les éclats de verre et les vagues d’eau créés par cette force inouïe.

Une fois le silence revenu, Célestia, tremblotante, resserra plus fort son étreinte contre l’aînée en disant :

- Tu m’as sauvé la vie. Et tu as sauvé celle de maman. Tu es vraiment un héros.

- Une héroïne, Célest’, murmura sa grande sœur. Et non, je n’en suis pas une.

Quand cette dernière se releva, elle vit Spip se précipiter sur une flaque d’eau où était étendue la créature bleue.

- Cassiopée ? Tout va bien ?

- J’ai déjà vu pire…

Mais le moment n’était pas à l’anecdote, il fallait agir.

- Trouve-moi une source d’eau, Spip. Et vite !

Lily-Ann était intriguée par la façon dont communiquait les animaux, mais fit un sursaut lorsque le compagnon de son parrain gesticula furieusement :

- Mais aidez-là au lieu de ne rien faire !

L’aînée s’approcha de la femelle pour la prendre délicatement entre ses mains.

- Il faudrait lui trouver un endroit où il y a de l’eau.

- Bravo, Einstein ! ironisa Spip.

- Un ruisseau ? suggéra Célestia.

Voyant qu’il n’y avait pas de temps à perdre, Lily-Ann accepta la proposition de sa sœur et la suivit jusqu’à l’orée des bois, où elle put déposer Cassiopée dans le cours d’eau limpide, découvert par les fillettes quelques jours plus tôt.

- Viens, dit fermement la plus grande des deux. Il faut maintenant trouver un bassin.

Soulagé de savoir Cassiopée encore en vie (et aussi de ne plus voir les enfants), Spip se rapprocha du bord de l’eau, où la créature nageait avec délice dans cette source vivifiante.

Jamais elle n’avait connu le monde extérieur. Quant Zorglub avait à se déplacer avec elle, il prenait toujours la précaution de jeter un drap sur l’aquarium. Pourquoi ne lui avait-il rien dit sur cette eau fraîche et oxygénée ?

Lorsqu’elle entendit la voix de son sauveur, elle vint vers lui, redevable.

- J’ignorais qu’en dehors, c’était si agréable…

- C’est que tu n’as pas encore vue la pluie, répondit Spip.

Pour lui, rien n’était plus désagréable que ces gouttes d’eau sur sa fourrure. Il préférait se reposer devant un feu de foyer allumé, couché sur le ventre de son maître. Mais on avait besoin de lui, maintenant…

- Si Ororéa n’a pas pu joindre Spirou, c’est à moi de le faire.

- Que veux-tu dire ?

Il ne se savait pas si sérieux quand il le pouvait. Pourtant, c’était ce qu’il fit en regardant droit dans les yeux de l’écureuil aquatique.

- Je dois partir, Cassiopée. Prends soin de ces petites humaines. Elles t’adopteront, comme…

Il interrompit sa phrase, voulant à tout prix éviter de se montrer ridicule. Qu’avait-il à lui cacher ? Son attirance à son égard ? C’était pourtant tout à fait normal, l’été étant une saison des amours. Mais pourquoi ne voulait-il pas se plier à sa nature animale ? Pourquoi ne pas se laisser aller vers le but ultime, soit la survie de leur espèce ?

Elle était différente.

Malgré leurs ressemblances, elle n’appartenait pas à la même espèce que lui. Donc, inutile de lui faire la cour…

- Je viens avec toi !

Son cœur fit un bond dans sa poitrine. Avait-elle bien dit qu’elle l’accompagnerait ?

- C’est insensé ! s’écria-t-il. Tu ne sais rien du monde qui t’entoure !

Il avait raison. Elle était ignorante. Blessée, elle ne répondit rien. Voyant qu’il s’était montré agressif envers elle, Spip reprit, d’un ton plus enjoué :

- Allez, ne t’inquiète pas. Comme le dit ce personnage d’un film-culte : Je reviendrai.

Puis il partit, laissant Cassiopée dans la confusion. Qu’est-ce qu’un film-culte ? se dit-elle.

Mais lorsqu’elle vit revenir Lily-Ann et Célestia, elle décida d’user de ses talents : elle bondit hors de l’eau. Les filles, ébahies, finirent par comprendre le message lorsque la créature s’enfonça plus loin dans la forêt, certaine de savoir qu’elles finiraient par retrouver Spip…

-xxx-

Pendant ce temps, à des kilomètres de là, en plein cœur de la forêt… Fantasio s’étouffa avec sa bouffée de tabac.

Spirou abandonna ses instructions de la pêche au ruisseau à leurs fils et vint vers lui, moqueur.

- Aurais-tu aperçu un nid de guêpes ?

Une fois qu’il retrouva son souffle, le blond put enfin parler.

- Non. Je… je crois que nous devrions partir, Spirou. Je… je le sens…

Cet air d’angoisse ne ressemblait pas du tout à ce visage serein qu’il arborait il y avait à peine quelques minutes. Le rouquin déduit donc qu’il devait s’inquiéter pour ses filles… ou que son désir pour Seccotine était à la limite du supportable.

Et puis, ce camping avait fait le plus grand bien aux garçons. Il était grand temps de revenir au château, en espérant que Gaeth allait se réconcilier avec Lily-Ann.

Mais il ne fallait pas demander des miracles…

- Allez, messieurs, nous devons ranger nos cannes à pêche !

- Ah non, papa ! supplia Gaeth. Je commençais à aimer ça…

Le père lui sourit, tout en ébouriffant ses cheveux.

- Tu ne vas tout de même pas faire inquiéter ta mère.

Le fils abdiqua, mais n’avoua pas que les étreintes de Luna lui manquèrent tant.