Corniss-en-Cambrousse est reconnu pour cette légende entourant sa fondation. En effet, on raconte qu’un villageois, originaire de Champignac-en-Cambrousse, s’était perdu en forêt. Heureusement, il put revenir à son village, fondé il y a peu de temps, grâce à l’aide d’une licorne. Afin de remercier son protecteur, ce rescapé décida d’établir un village à l’endroit même où il a rencontré la créature, mais ne la revit pas pour le reste de ses jours.

- Arrête de lire ton guide touristique, ça me donne mal à la tête.

À la demande de Luna, Ororéa referma son livre, mais ne put s’empêcher de répliquer.

- Si j’étais toi, je me renseignerais sur l’endroit où nous nous rendons.

- D’accord, mais ce n’est pas une légende qui va nous faire retrouver Zorglub.

Seccotine, qui était au volant, se permit de répondre :

- J’avoue que ce n’est pas utile pour nos recherches. Mais il y a des personnes qui croient fortement à cette légende, alors il vaut mieux pour nous de respecter leurs croyances.

- Je trouve ça ridicule, siffla l’Italo-belge. Contentons-nous de questionner le moins de gens et trouvons au plus vite la cachette de cette salope.

- Si cachette il y a…

- Au fait… Oro ?

- Oui ?

Luna lui tendit un élastique à cheveux, ainsi qu’une paire de lunettes de soleil.

- Avec ça, tu passeras incognito.

Ororéa accepta son conseil alors que, à la tombée du jour, les femmes entrèrent dans le village de Corniss…

-xxx-

À l’instant près, Lily-Ann s’arrêta dans sa course et saisit le bras de Célestia.

- Hé !

- Il faut rentrer, monsieur le Comte va s’inquiéter pour nous.

- Mais Spip va se perdre si on ne le retrouve pas !

D’un sourire rassurant, sa grande sœur lui répondit :

- Il ne se perdra pas.

Bien que peu convaincue, la cadette se plia et finit par la suivre. Cassiopée, qui les observait du ruisseau qu’elles suivaient, se vexa.

- C’est ça ! Qu’elles rentrent, si c’est ça qu’elles veulent ! Mais je ne laisserai pas Spip tout seul !

Pourtant, son cœur était partagé entre lui et les enfants. Elles devaient être surveillées. Elle connaissait cela. Combien de fois n’avait-elle pas rapporté les objets que Zorglub échappaient dans son aquarium ?

- Ces humains… soupira-t-elle. Ce sont les animaux les plus étranges que je puisse connaître…

Alors qu’elle se résigna à rebrousser chemin, elle entendit l’affolement des fillettes. Alertée, elle vint à la source de ces cris, où une surprise l’attendait.

Une armée d’objets inanimés a semblé prendre vie. En effet, une radio, une perceuse, une lampe de poche, une montre-bracelet et une brosse à dent électrique entouraient les enfants, effrayées par la menace qui planaient sur elles. Craintive de nature, Cassiopée plongea dans l’eau, le seul lieu où elle pouvait se sentir en sécurité.

Entre temps, Lily-Ann dompta sa peur et se plaça devant Célestia.

- J’ignore si c’est un cauchemar, mais vous ne m’aurez pas !

Comme seule réponse, la lampe de poche s’alluma, aveuglant les deux sœurs. Au même moment, la radio projeta son fil électrique autour de la cheville de Lily-Ann et la fit tomber au sol. Alors que la perceuse prit un malin plaisir à faire tourner sa drille devant les yeux effarés de la blondinette, une roche percuta l’outil de travail. L’armée se retourna, comme un seul homme, vers Gaeth, son lance-pierre à la main.

- Beuh ! fit-il en formant une grimace grotesque.

Avant que Lily-Ann et Célestia puissent poser des questions, une forme humaine surgit derrière elles et s’attaqua aux objets animés à l’aide d’une branche d’arbre.

- Ne touchez pas à mes sœurs !

- Manu ! s’exclama Célestia, reconnaissant son demi-frère.

- Aide-moi, Célest’ ! dit Lily-Ann en se relevant. Il ne pourra tenir longtemps.

S’il était facile de mettre la lampe de poche K.O., il était moins évident de faire mordre la poussière à la brosse à dents, plus agile, qui se faufila dans une des narines de Célestia. Heureusement, sa grande sœur réussit à extraire l’appareil, mais un haut-le-cœur la saisit en voyant les crottes de nez à son extrémité et ne put ainsi voir la montre-bracelet s’en prendre à son poignet.

Soudain, une touffe de poils se posa sur son bras et s’acharna à détruire ce cadran numérique. Au même moment, un cri s’éleva dans la nuit ténébreuse.

- LAISSEZ MES ENFANTS TRANQUILLES !!!

Avec émerveillement, Lily-Ann, Manuarii et Célestia virent leur père se ruer sur la radio, dans une force qu’ils n’avaient jamais vu auparavant. Entre temps, Spirou vint à la rescousse de son fils en attaquant la perceuse à coups de branche d’arbre, si bien qu’elle se fendit en deux et retrouva son immobilité.

Une fois le danger éliminé, Fantasio accueillit ses filles par une accolade réconfortante. Intérieurement, il se félicita de ne pas avoir établi le camp si loin du château…

- Lily… Célest’… Vous allez bien ?

Elles lui répondirent positivement, tout en profitant de l’étreinte paternelle. Le père fut heureux de constater que, une fois les garçons éloignés de leurs propres effets personnels fonctionnant à batterie, eux aussi animés (mais plus maintenant), ils purent se débarrasser de ceux ayant oser attaquer les filles.

Pendant ce temps, Spip, fier de ce qu’il apporta à la bataille, vit Cassiopée pointer son nez hors de l’eau.

- Est-ce que… tout est fini ?

L’écureuil ne savait quoi lui répondre. Il était heureux de la retrouver saine et sauve. Mais, d’un autre côté, il comprit que c’était elle qui a failli mener les fillettes dans la gueule du loup.

- Je n’avais pas besoin de ton aide, lui dit-il d’un ton plein de reproches. Je pouvais me débrouiller seul, tu sais.

- Papa, maman est partie ! avertit Lily-Ann.

Fantasio soupira.

- Encore un nouveau reportage ?

- Non, répondit Célestia. Elle veut arrêter la méchante tante Oro !

- Ma mère n’est pas méchante ! protesta Manuarii.

- Non, c’est un robot ressemblant à ta mère qui est méchante, rectifia l’aînée.

- Mais pourquoi ? voulut savoir Gaeth.

- Elle a enlevé monsieur Zorglub ! annonça la cadette.

- Zorglub a été enlevé ?! s’étonnèrent Spirou et Fantasio.

- Oui, et maman, tante Lulu et tante Oro sont parties sans nous, se fâcha Lily-Ann.

Cette nouvelle furent un choc pour tous. Pour Fantasio, qui espérait retrouver la sérénité avec Seccotine. Pour Spirou, qui aspirait à dormir aux côtés de Luna. Et pour Gaeth et Manuarii, qui, secrètement, voulaient profiter d’une douce chaleur maternelle.

Or, si Fantasio devint visiblement inquiet, cette même angoisse ne se refléta pas sur le visage de Spirou. Pourtant, ce dernier ne pouvait s’empêcher de penser à la sûreté de sa bien-aimée.

- Il est grand temps pour vous de retourner au château, déclara le rouquin. Une bonne nuit vous attend.

Entre temps, au fur et à mesure que les filles expliquaient la situation à tout le monde, Cassiopée fut amusée par la réaction de Spip, qui passait de l’emportement à l’embarras.

- Alors ?

- Je… j’aurais pu faire mieux qu’elles ! se vexa l’écureuil.

-xxx-

Quelques heures passèrent, mais les efforts consacrés à l’investigation portèrent fruit, puisque Seccotine, Luna et Ororéa repérèrent les lieux abandonnés de Corniss : un seul, c’est-à-dire une auberge, fermée pour cause inconnue. Mais les villageois se plaisaient à raconter que l’esprit du fondateur y errait, toujours à la recherche de sa licorne protectrice.

- N’importe quoi ! lança Luna. C’est un bon prétexte pour éloigner les curieux, surtout lorsqu’il s’agit d’activités louches.

Ses amies l’approuvèrent. C’était l’endroit le mieux placé pour cacher un scientifique et son ravisseur.

Soudain, le portable de Seccotine sonna, mais alors qu’elle porta l’appareil à l’oreille, elle n’entendit plus rien.

- Allô ? Allô ?

Elle raccrocha, pensant que son interlocuteur, croyant s’être trompé de numéro, avait interrompu la communication.

-xxx-

Fantasio raccrocha son portable d’un air rageur.

- Putain ! Je n’arrive pas à la rejoindre !

- Son portable est peut-être fermé, suggéra Spirou.

- Tu sais bien qu’elle le laisse ouvert, au cas où on lui proposerait un scoop. Non, mon vieux, ça sent la Cyanure à plein nez. J’ignore comment elle a pu revenir, mais je suis certain que cette fausse Ororéa, c’est elle !

Il n’avait pas tort, pensa le rouquin, mais il ne fallait pas sauter rapidement aux conclusions. Le fait que Cyanure serait de retour n’avait peut-être aucun lien avec la difficulté de rejoindre Seccotine par portable. Pourtant, il fallait faire vite, avant qu’il ne soit trop tard…

- Partons, dit simplement le journaliste.

- Mais tu oublies qu’elles ont pris la fourgonnette !

- Mais tu oublies que le Comte a réparé la Turbotraction.

Le blond lui sourit, rassuré.

- Ah, comme il est bon de revenir à des valeurs sûres…

Pendant qu’ils se dirigeaient au garage, ils ne virent pas ces ombres qui s’adossaient dans l’escalier. Leurs enfants, en pyjama et sans la moindre fatigue, se consultèrent du regard.

- Et nous ? demanda Gaeth. Qu’est-ce qu’on fait ?

Lily-Ann lui sourit. Il ne s’agissait pas d’un sourire mesquin, mais celui d’une grande sœur, qui assumait sa part de responsabilités.

- J’ai ma petite idée…

-xxx-

La porte s’ouvrit aisément, au grand étonnement d’Ororéa. Elle s’engouffra dans l’entrée, laissant passer Seccotine et Luna.

- Je vous propose ceci, commença cette dernière. Vous explorez le premier étage, je m’occupe du rez-de-chaussée et, s’il existe une cave, nous la ferons ensemble.

- Ce n’est pas prudent de t’aventurer seule, s’objecta la blondinette.

- Oh, je ne serais pas seule…

À ces mots, elle dévoila son revolver. Seccotine accepta la proposition, non sans une certaine inquiétude. Inquiétude qui s’intensifia lorsqu’elle entendit le cri de l’Italo-belge.

Malheureusement, un voile obscure se jeta sur elle avant qu’elle ne puisse lui porter secours…

-xxx-

Sur la pointe des pieds, la Petite équipe, sacs sur leurs dos, quitta le château. Avec en tête Lily-Ann, chef dû à son statut de doyenne. Suivie par Gaeth, second en raison de son audace. Puis Célestia, trésorière, et Manuarii, dont ce dernier assurait l’arrière-garde.

Pour la première fois de leur vie, les plus jeunes se sentirent acceptés par les plus vieux. Aucune chicane n’aurait raison d’exister à partir de maintenant. Puisque leurs parents avaient besoin d’eux, il fallait faire preuve de solidarité.

Au bout d’un moment, ils arrivèrent enfin à la destination souhaitée : la gare. Puisqu’ils ne savaient conduire, il fallait à tout prix prendre le prochain train pour Corniss-en-Cambrousse, qui aurait lieu demain matin.

Lily-Ann consulta la billetterie, vide à cet instant, où elle put lire les prix.

- Célest’, combien avons-nous d’argent ?

- Environ six euros, pourquoi ?

- Mince ! On en a pas assez !

- On pourrait se cacher dans le train sans payer ? suggéra Gaeth.

- C’est risqué, répondit Manuarii. Ils pourraient nous arrêter ou nous jeter par-dessus bord.

- Que faites-vous là ?

Lily-Ann rougit brusquement en reconnaissant la voix de Nathan, ce qui arracha un sourire à Gaeth et Célestia.

- Euh… je… nous… euh…

- Nous voulons nous rendre au village de Corniss, traduisit son demi-frère.

- J’imagine que vous voulez y aller le plus vite possible, comprit Nathan.

- Oui, pourquoi ? demanda Célestia.

Sourire espiègle aux lèvres, le fils du chef de gare leur répondit :

- Je sais comment vous y amener… ce soir.

- Mais comment ? s’exclama Gaeth.

- Faites-moi confiance.

En peu de temps, les enfants se retrouvèrent dans la voiture de Caténaire.

- C’est une voiture électrique, déclara fièrement Nathan. Même un enfant de dix ans peut la conduire.

En activant la voiture, cette dernière quitta en effet la gare, sans même que l’enfant ne puisse toucher aux commandes. Assise sur le siège voisin à celui du conducteur, Lily-Ann le contempla, admirative.

- Tu es un génie, murmura-t-elle.

- Non, c’est mon père qui est le génie, répondit le garçon de dix ans.

Ensorcelée par le plus doux des poisons, elle ne sentit pas sa ceinture de sécurité se resserrer sur elle…