[Fic collective] La frontière dérobée - Chapitre 5
Par Kristaline, vendredi 31 août 2007 à 04:08 :: [Fanfictions] :: #313 :: rss
Titre: La frontière dérobée - Chapitre 5
Auteur: Averell
Disclaimer: Éditions Dupuis
Notes: La suite tant attendue !
Lorsque Karim revint à l'hôtel en compagnie de l'unique docteur qu'il avait pu dénicher (sexagénaire au flegme régulièrement perturbé par un bégaiement persistant), le teint d'ordinaire pâle de Spirou avait viré au vert grisâtre, et le corps du jeune homme était parcouru de légères convulsions. Assis à son chevet, Fantasio, plus inquiet qu'il ne le laissait paraître, épongeait le front de son ami et lui faisait boire de l'eau à petites gorgées. Karim, de son côté, avait le front rouge de honte et se perdait en excuses balbutiées: il se sentait responsable de cette situation, compte tenu du fait que c’était chez lui que le journaliste avait goûté à la fameuse salade; Spirou le rassurait par de faibles sourires.
Après un bref examen, le docteur Jelloun (c’était son nom) recommanda quelques comprimés pour faire baisser la fièvre, du repos, et une hydratation régulière, ponctuant chacun de ses conseils de fermes et paternelles tapes sur l’épaule du pauvre journaliste, lui arrachant des grimaces de douleur.
Une fois le docteur sorti, les trois jeunes hommes convinrent de ce qu’il fallait faire. Spirou resterait à l’hôtel en attendant de recouvrer des forces, avec Spip comme garde-malade, tandis que Fantasio et Karim irait en ville faire leur enquête sur le fameux Don Mascarpone. Ayant laissé à leur infortuné ami une large provision d’eau minérale, ils sortirent en fin de matinée. Alors que Fantasio refermait la porte de la chambre derrière lui, le jeune marocain ne put s’empêcher de lui remarquer un petit sourire des plus étranges. Leurs regards se rencontrèrent lorsque le journaliste se retourna, et ce dernier prit soudain une teinte pivoine.
« Ce n’est pas ce que tu crois… c’est juste que… eh, pour une fois que ce n’est pas à moi que ça arrive! »
D'après les souvenirs que Karim avait de l'endroit, Don Mascarpone vivait dans une belle villa à la périphérie de la ville, et recevait les "candidats" au trajet par patera dans une petite maison voisine et discrète, d'apparence modeste mais truffée de caméras de surveillance et d'individus peu amènes portant revolver à la ceinture. Tout, des fenêtres occultées par des planches de bois au mur nu et lézardé laissaient à croire que la maison était abandonnée; de ce fait, elle était invisible à ceux qui ignoraient le sombre trafic qui s'y fomentait.
Pour entrer, il fallait montrer patte blanche. Un mendiant aveugle portant des lunettes noires (comme tout bon mendiant aveugle qui se respecte) jugeait de ceux qui en étaient dignes, c'est à dire qui paraissaient assez naïfs et désespérés, et ne faisaient pas partie de la police; lui seul était en mesure de débloquer la porte, au moyen d'un mécanisme situé derrière son coude gauche.
« Le problème, continuait Karim, c’est qu’il a une mémoire d’éléphant. Comme je suis déjà venu, il me reconnaîtra sûrement, et en ce qui te concerne, on ne peut pas dire que tu fasse marocain de souche. »
Les deux jeunes gens étaient nonchalamment adossés à un mur, à quelques mètres de la petite baraque. Accroupi, la tête baissé, le faux mendiant secouait régulièrement une petite soucoupe où de la menue monnaie rendait un son cristallin, tout en marmonnant des propos incompréhensibles. Le pauvre homme avait pourtant l’air bien inoffensif, presque apitoyant… jusqu’à ce que l’on se rende compte que le bout de métal dissimulé dans sa manche qui parfois luisait au soleil n’était autre qu’une arme à feu.
Fantasio bourra tranquillement sa pipe et jeta un œil à l’autre bâtisse.
La villa, une construction récente, était un chef-d’œuvre de mauvais goût et de kitsch, l’architecte (probablement ivre ou résolument branque) ayant jugé que le néo-classique et le style psychédélique des années 70 feraient un mélange des plus appréciables; d’où une prolifération de colonnes fluos, d’Éros hallucinés dans un tourbillon de fleurs stylisées, sans compter l’alliance contre-nature d’escaliers en marbre poli et de sculptures géantes tenant de la tumeur barbapapesque.
« Mon Dieu… pensa Fantasio, on dirait la cocotte-minute de Gaston un soir de réveillon… enfin, ça a le même effet sur l’estomac. »
Puis il se tourna vers son jeune comparse: « Si l’accès à cet endroit est impossible, il ne nous reste plus que la maison des horreurs pour trouver des infos.
- C’est de la folie, soupira Karim en secouant la tête. Elle aussi bien gardée que l’autre, plus encore même! C’est la résidence privée d’un des plus grands magnats de la région!
- Vito serait ravi d’entendre ça! ricana le journaliste, mais si j’étais toi, je ne me ferais pas de soucis pour les gardes. Vois-tu, s’il y a bien un truc que j’ai remarqué au cours de ma longue et productive carrière, (sur ce il produisit crânement une série de ronds de fumée) c’est que dans quatre-vingt-dix pour cent des cas, les hommes de main sont à l’image du patron, autant dans les principes moraux que dans le degré d’intelligence.
- Ce qui veut dire?
- Ce qui veut dire (nouveaux ronds de fumée) que je viens d’avoir à l’instant une idée très précise de comment on va procéder. »
Une petite demi-heure plus tard, la cloche du portail de la demeure de Don Mascarpone faisait entendre sa belle voix de ténor. Un des portiers (fait exceptionnel, tout le personnel de la maisonnée était en demi-effectif ce jour-ci), bâti comme une armoire normande, ouvrit le pan droit du portail d’un geste viril et plein d’ampleur pour tomber nez à nez avec un gosse et un grand dadais blond vêtus d’un tablier rouge et blanc et d’une toque assortie.
« Bonjour mon brave! lança l’européen, c’est bien ici la commande de parmiggiano tradition pour le signore Don Mascarpone? »
Une mouche passa.
« J’vous d’mande pardon? grogna enfin le portier.
- Nous sommes les coursiers de PizzaioliAroundTheWorld.com© et nous venons apporter au signore Don Mascarpone ce succulent parmiggiano garanti cent pour cent bio qu’il a commandé. C’est notre meilleur client, ajouta t-il aussitôt afin de couper court à toutes contestations, et nous lui offrons en prime un magnifique calendrier collector illustré des plus belles photos de fromage italien. Vous savez comme c’est dur, continua t-il en lui coupant la parole, pour un expatrié de retrouver les vraies saveurs de la cuisine de son pays natal, pensez-vous, du bon parmiggiano tradition, ça ne se trouve pas ici, ça ne supporterait pas le climat, et songez à votre patron -le saint homme!- la joie extatique qu’il éprouvera à la vue de ce délicieux parmiggiano tradition PizzaioliAroundTheWorld.com©, le torrent de générosité qui le saisira, la détente qu’il ressentira en tenant son carnet de chèque, la volonté de faire plaisir -lorsqu’on ressent du plaisir- à tout son entourage, et même à ses employés! A vous richesse, chance, beauté, gloire, retour de l’être aimé stop affaire maxi promo rien ne va plus et tout ça grâce à qui? Grâce à qui? Merci le parmiggiano tradition PizzaioliAroundTheWorld.com©! »
Fantasio, la langue sèche, prit une profonde inspiration. S’il avait loupé le discours de sa vie à Madrid, il en avait au moins ici un semblant de compensation. Karim le fixait, bouche bée. Le portier, quant à lui, sentit ses derniers neurones -déjà foncièrement endommagés par son environnement de travail- plier valise et partir en retraite anticipée sur la Côte d’Azur.
Ainsi, nos deux jeunes gens purent pénétrer sans problème au cœur de la villa, les autres (rares) agents de sécurité les ignorant royalement; un cuisinier passablement éméché qu’ils croisèrent à proximité d’une roseraie (enfin, ce qui portait le nom de roseraie) leur fournit même les indications nécessaires pour accéder au bureau de Don Mascarpone, en remerciement du parmiggiano tradition.
La pièce était située au deuxième étage et, comble de malchance pour son propriétaire, la porte n’était pas verrouillée. Fantasio et Karim y entrèrent silencieusement, et en profitèrent pour se débarrasser, une fois à l’intérieur, de leurs habits de coursier. De décoration plutôt sobre comparée au reste de la maison, le mobilier n’était composé que d’un bureau sur lequel trônait un PC portable et une photo encadrée de Luna Cortizone, et un fauteuil design en simili-cuir noir. Fantasio alluma l’ordinateur et commença ses investigations. Karim, lui, s’était plongé dans la contemplation de la photo.
«Ah ça… elle est vraiment belle, hein?
- Hum-hum, fit Fantasio qui essayait désespérément de forcer le code d’accès à un fichier fort naïvement nommé "Bizness patera ".
- Et elle a l’air gentille.
- Ouais, ouais… hé! »
Avec un cri de triomphe, le journaliste tapa les mots "matoutepetiteluna" dans l'espace dédié au mot, pressa magistralement la touche Entrée, et eut un sourire jusqu'aux oreilles en voyant apparaître devant lui la fenêtre où s’affichait une longue liste de noms et de numéro de téléphone.
Et soudain, un « NOMDIDJU! » sonore lui échappa.
A sa grande défaveur, il avait été autant provoqué par un nom qu’il avait pu entr’apercevoir dans la liste, que par le canon rutilant dirigé vers sa tête.

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