Mercredi matin, 7h13. Seccotine s’activait fébrilement dans son appartement. Tout était prêt : vêtements, accessoires et beaucoup de livres qui allaient l’aider dans sa tâche. Depuis la veille, elle se préparait sérieusement et elle se sentait maintenant prête à affronter ce nouveau défi. Mais quelque chose la tracassait, la rendait mal à l’aise sans qu’elle ne soit capable de dire quoi. Non, vraiment, elle ne comprenait pas. Souvent, elle s’est retrouvée dans des situations la confrontant avec des actes de grande immoralité, bien pire que ce qu’elle voyait maintenant. Malgré tout, elle a toujours su garder son sang-froid et son pragmatisme. Pourquoi maintenant un je-ne-sais-quoi la troublait? Elle agita la main dans les airs comme pour chasser ces idées et elle se concentra sur son projet. Dans quelques minutes, elle allait, une fois de plus, devenir quelqu’un d’autre.




***

Mercredi matin, 8h35. Nos deux journalistes étaient de nouveau en route vers l’école « Regnier ». La radio était allumée et on pouvait entendre aux informations les dernières nouvelles concernant les disparitions. À la fin du journal, Spirou, qui conduisait, éteignit la radio.

-Eh bien! Voilà de bonnes nouvelles, dit-il, il n’y a pas eu d’enlèvement ce matin. Voilà de quoi soulager tout le monde! Et il y a du nouveau, en plus!

-«Un appel anonyme reçu hier soir informa les inspecteurs que l’un des garçons fut aperçu dans un boisé en banlieue de la ville…», dit Fantasio en répétant les mots que l’annonceur prononça quelques secondes plus tôt. Je ne sais pas pour toi, mais moi, je me méfie de cet appel inespéré. Il y a quelque chose de louche.

-Je le pense aussi. Mais comme les policiers ont décidé d’abandonner le secteur pour se concentrer vers ce boisé, ça nous laisse plus de place pour explorer le coin. Après que nous ayons rencontré ces mesdames, bien sûr.

-Si au moins, on avait plus d’infos… soupira Fantasio. Avec ce que les inspecteurs nous on dit hier, on dirait que ces gamins ont été enlevés par un fantôme!

-Ben, ils ne nous ont rien dit vraiment, tu sais…

-Ils nous ont dit qu’il n’y avait pas eu de demande de rançon et qu’en aucun cas l’agresseur n’a communiqué avec qui que ce soit.

-Eh bien, ça ne veut pas dire grand-chose, ça.

-En tout cas, c’est difficile de savoir si c’est une bonne ou une mauvaise nouvelle…

-Ça dépend des points de vue… mais arrêtons ici nos réflexions! On est arrivés!

-Allons affronter madame personne-ne-passe, ricana le blond.

Spirou se gara un peu plus loin que la dernière fois et Fantasio frissonna en sortant de la voiture.

-Brrrrr! Qu’est-ce que ça caille!

-Oui, mais au moins, il ne pleut pas. Allez, viens Spip! Tu viens avec nous cette fois-ci, gros paresseux!

Mais le rongeur n’avait pas vraiment envie de quitter le relatif confort de la petite voiture.

-Pas question! C’est plein d’enfants là-dedans qui vont me prendre pour une peluche!

-Allez! Cesse de bouder!

Le rouquin souleva l’animal de la banquette et dès que ce dernier senti l’air froid dans sa fourrure, il alla se blottir dans le blouson du journaliste. Il était maintenant trop tard pour reculer. -Bon…je viens. Mais je vous préviens : au premier qui m’approche, je déserte!

Comme Spirou l’avais dit, il ne pleuvait pas ce matin-là. Mais les nuages, de gros cumulo-nimbus gris foncé, étaient menaçants et rendaient le ciel, à peine éclairé par un soleil pâle et pas tout à fait levé, encore plus ténébreux. Les deux amis affrontèrent quelques pas de vent quasi-hivernal pour finalement entrer dans la chaleureuse école. N’étant pas sûr que le rongeur serait le bienvenu, Spirou demanda discrètement à Spip de rester caché. Ils s’avancèrent vers l’accueil et, à leur grande surprise, la secrétaire les accueilli avec un sourire, faible, mais présent.

-Tiens! Si ce ne sont pas mes deux journalistes d’hier! Eh bien, on peut dire que vous tenez votre parole, vous!

-Eh oui! Nous sommes revenus! Dit Fantasio avec un sourire sarcastique.

-Malheureusement, vous n’êtes pas chanceux, continua-t-elle en gardant son rictus. Les deux dames que vous voulez voir sont absentes.

Le sourire de Fantasio s’estompa aussitôt.

-Vous vous moquez de nous?

-Mais, pas du tout, voyons! Mme Belhumeur est en réunion à l’extérieur aujourd’hui, l’adjoint, débordé d’ailleurs, la remplace et Mlle Zimmer, on la comprendra, a pris congé. La jeune femme qui a pris sa classe n’a absolument rien à voir là-dedans alors vous allez la laisser tranquille!

-Je le crois pas! Spirou! C’est pas possible… On a une déveine digne de Vito! Misère…

-Madame! Vous ne pouvez vraiment pas nous mettre en contact avec…tenta Spirou.

-Non! Coupa la femme sèchement.

-Laisse, Spirou. On est mieux de laisser tomber… C’est vrai : tout a si mal commencé…

-Tu ne vas pas recommencer, Fantasio…

-Mais tiens! Lança la secrétaire tout à coup. Voici justement la suppléante de troisième, la classe de Marie.

Les journalistes virent apparaître au coin du couloir une jeune femme, assez élégante. Des boucles brunes tombaient sur ses épaules et ses yeux bleu clair étaient encerclés de lunettes à monture noire. Elle avait un air très sérieux, sans sourire, mais lorsqu’elle aperçu Spirou et Fantasio, elle sembla surprise. Cependant elle les ignora pour s’adresser à la secrétaire.

-Josette, excuse-moi de te déranger, mais j’aurais besoin d’une liste des numéros de téléphones des élèves. Et… qui sont ces gens? Demanda-t-elle finalement en pointant les deux jeunes hommes.

-Des journalistes qui font un reportage sur les disparitions. Eh oui! Encore! Bon, attend-moi une minute, je vais te chercher ça tout de suite.

Josette s’éloigna à l’intérieur du bureau et au même moment, Spip s’échappa des bras de Spirou pour aller vers ceux de l’inconnue qui poussa un petit cri de surprise.

-Spip! En voilà des manières! Excusez-le…

-Ce n’est rien! J’adore les petits animaux, dit-elle avec un petit sourire qui semblait forcé.

-En tout cas, il a l’air de vous aimer, mademoiselle?

-Je suis bien impolie, je ne me suis même pas présentée! Martine Legrand. Je remplace…

-Marie Zimmer, oui on le sait! L’interrompit Fantasio, qui, appuyé sur le mur, les mains dans les poches, était loin d’avoir retrouvé sa bonne humeur.

-C’est exact, oui.

Martine ne semblait pas du tout dérangée par le rongeur et elle lui flattait la tête avec affection.

-Apprivoiser un écureuil, ce n’est pas banal! Dit –elle à Spirou. Comme ça vous êtes journalistes. Et… ça avance votre reportage?

-Pas du tout… Répondit Fantasio avec agacement.

-Ah bon? dit la jeune femme qui restait impassible.

-Ne l’écoutez pas, il est de mauvaise humeur. Dites-moi, Mlle Legrand, vous êtes ici pour combien de temps?

-Pour tout vous dire, je l’ignore! Peut-être jusqu’à ce que cette histoire soit terminée. Marie est très touchée par tout ça, vous savez.

-Ah bon…répondit le journaliste qui ne put s’empêcher d’être un peu déçu.

Martine regarda l’heure sur une horloge placée sur le mur d’en face et elle tendit Spip à Spirou.

-Tenez, je vous rends votre écureuil, monsieur. Monsieur?

-Spirou!

-Enchantée! Et vous? Demanda-t-elle alors en se tournant vers le blondinet

-Fantasio.

Pour la première fois depuis qu’elle était arrivée, il leva la tête pour regarder la jeune suppléante et il sursauta presque en voyant son visage, tant il le trouvait familier.

-C’est étrange, dit-il, je suis sûr de vous avoir déjà vue quelque part.

-Peut-être bien, j’habite le quartier, vous savez. Mais vous ne me dites rien, désolée! Excusez-moi, mais je dois bientôt retourner en classe. Mes enfants sont à la gym en ce moment, mais ils reviennent dans quinze minutes et voici Josette qui revient d’ailleurs.

-Tiens, Martine voilà tes numéros. Mais?! Qu’est-ce que c’est cet animal? Hurla-t-elle en pointant Spip qui retourna se réfugier dans le blouson rouge. -Les animaux sont interdits dans l’école, monsieur! Sortez-moi ça d’ici!

-Bon ben, on s’en va de toute façon, tu viens Fantasio?

Ils s’en allèrent rapidement et dès qu’ils furent à l’extérieur, Spip sorti de sa cachette pour aller se dégourdir les pattes sur la pelouse près de l’entrée. Content de le voir un peu moins endormi, Spirou le laissa aller avec plaisir.

-Gentille cette jeune femme, non?

-Pas très souriante, par contre! Mais je suis sûr de l’avoir déjà vue quelque part… pas toi?

-Je ne crois pas, non, répondit le rouquin après avoir réfléchi quelques instants.

-Bof! C’est sans importance…

-Moi, je sais qui c’est! Mais on ne voudra pas m’écouter…Pensa Spip qui gambadait entre les arbres.

-Quoi qu’il en soit, on est de nouveau dans le brouillard…

-Eh, regarde, Spirou! Dit le blond soudainement en pointant dans la direction de la rue. On dirait le... non! Nomdidju! Ce n’est pas vrai! On est des idiots! Ah l’espèce de ….

Fantasio étouffa son insulte et s’engouffra à toute vitesse dans l’école laissant Spirou qui n’avais absolument rien comprit sur le parvis.

La secrétaire fut étonnée de voir Fantasio revenir complètement furieux. Ce dernier fit face à la femme et avant qu’elle ne puisse dire quoi que ce soit lui demanda en essayant de rester calme :

-Où est la classe de troisième?

-Pardon?

-Vous avez bien compris! Où est la classe de Martine Legrand? La classe de troisième!

-En vous voyant avec cet air, je n’ai pas vraiment envie de vous laisser entrer, lança Josette en levant le menton. Excédé, Fantasio frappa sur le bureau avec son poing ce qui fit sursauter la secrétaire.

-Écoutez-moi bien : soit vous me dites où c’est, soit j’ouvre la porte de chacune des classes en criant le nom de cette chère Martine et vous pouvez être sûre que l’école entière m’entendra! Compris?

-Premier étage, deuxième porte à gauche, dit la secrétaire qui était devenue livide. Fantasio parti à toute vitesse vers l’escalier. Spirou passa rapidement devant la secrétaire et excusa son collègue en avec un sourire gêné.

-Désolé, hein! Je ne sais pas ce qui lui prend… Attends-moi Fantasio!

Il avait de la difficulté à suivre son ami qui semblait littéralement être poursuivi par une armée d’abeilles tueuses. Quand il le rejoint il était rouge de colère pointant un doigt accusateur vers Martine qui était tétanisée près du tableau noir, une craie à la main.

-Te voilà, Agrippine! Traîtresse! Même déguisée comme ça, je t’ai reconnue! Espèce de voleuse sans scrupules!

-Voyons, Fantasio! Qu’est-ce qui te prends? Tenta d’intervenir Spirou.

-Je ne comprends pas, Monsieur… Que signifie… balbutia la jeune femme.

Pour toute réponse, Fantasio se dirigea vers elle, lui enleva ses lunettes et lui tira les cheveux qui, à la grande surprise de Spirou restèrent dans ses mains pour dévoiler une longue chevelure blonde. Ce dernier en resta bouche bée.

-Seccotine! Qu’est-ce que tu fais ici? dit-il enfin.

-Et il demande ce qu’elle fait ici! Je rêve! C’est évident, pourtant! Elle fait la même chose que d’habitude : de la concurrence déloyale! Pendant qu’on se désespère de trouver quoi que ce soit pour faire un bon reportage, elle, elle se paie une place V.I.P. pour être sûre d’attraper un scoop!

-Fantasio, au nom du ciel, calme-toi! Elle va tout nous expliquer, n’est-ce pas Secco?

-Écoutez! J’ignorais que vous étiez sur cette affaire. Je suis désolée! Mais personne ne sait qui je suis vraiment à part la directrice et une enseignante qui m’aide pour la pédagogie. Je ne pouvais pas me dévoiler comme ça, je devais jouer le jeu! D’ailleurs, j’aimerais bien ravoir CECI! S’exclama la blondinette en agrippant sa perruque des mains de Fantasio. Elle la replaça sur sa tête et remit les lunettes sur son nez et ainsi redevenir la petite suppléante sérieuse.

-Je n’en reviens pas de ne pas t’avoir reconnue… commença Spirou en observant son amie. Il faut dire que tu es très maquillée et que tu avais changé ta voix.

-Eh bien, ça montre que mon déguisement est réussi! Pour le temps que j’y ai mis…

-Il n’y a que Spip qui ne s’est pas laissé avoir!

-Il a été moins idiot que nous…

-Allez, Fantasio! Ne fait pas cette tête! Si j’avais su que vous faisiez le même reportage, je vous aurais proposé qu’on travaille ensemble.

-Toi, travailler avec nous? S’exclama-t-il incrédule. Tu n’as jamais voulu travailler avec qui que ce soit. Je ne te crois pas!

-Tu devrais parce que c’est vrai! Toute cette histoire est tellement obscure que même les inspecteurs de police n’y voient rien. Moi-même je ne savais pas où commencer. J’ai eu cette idée de m’immiscer dans l’école (avec l’aval de la direction, bien sûr!) pour avoir un meilleur point de vue, mais aussi, parce que je suspectais que le coupable soit un membre du personnel. Mais ça, je ne l’ai pas dit à la directrice.

-Jusqu’à maintenant, as-tu découvert quelque chose? demanda le rouquin.

-Non… mais je continue! Et demain soir, j’organise une rencontre de parents. Mon opinion, c’est que le kidnappeur à forcément un lien avec l’école. Et vous? Honnêtement, êtes-vous avancés?

-Pas vraiment… On ne sait pas vraiment où commencer, nous non plus.

-J’ai une idée! S’exclama-t-elle en claquant des doigts.

-Aie! Marmonna le blond entre ses dents.

-Partageons le travail! Pendant que moi je suis dans l’école, vous enquêterez à l’extérieur. Qu’en dites-vous?

-Mouais… ce n’est pas une mauvaise idée… je marche! Et toi, Fantasio?

-Grrmbl… D’accord, fini-t-il par dire. C’est bien parce qu’exceptionnellement, on a besoin d’aide.

-Bon! môsieur fait son prétentieux! C’est pas grave, c’est génial que vous acceptiez! Vous allez voir, on va faire beaucoup plus de chemin ainsi. On partagera les infos également, promis! Les enfants vont revenir d’une minute à l’autre, vous devriez partir. Je vous appelle dès que ma journée est terminée. Mais avant, je vais vous donner ceci :(elle prit une feuille de papier sur le bureau) ce sont les adresses des deux garçons disparus avec leur nom et ceux de leur parents. Ça vous sera peut-être utile.

-Bien. Merci beaucoup, lui répondit Spirou. Nous allons explorer un peu les environs. Bonne chance!

-Vous aussi!

Fantasio ne dit rien et sorti le premier sans regarder sa collègue. Il était certes en colère qu’elle les ait encore devancé mais il devait avouer que son aide lui sera précieuse, même si ça lui faisait mal au cœur de l’accepter. Mais qu’est-ce qu’il trouvait étrange, c’est qu’elle était exceptionnellement gentille. Le seul moment où elle l’avait insulté, c’était avec le sourire ce qui n’était pas dans ses habitudes. « Bof! se dit-il, faut pas chercher à comprendre. » Ils sortirent lentement sous le regard glacial de la secrétaire qui n’avait pas trop aimé cette intrusion agressive. Spip, qui était resté dehors (pas question de retourner là-dedans avec cette folle qui préférerait le voir empaillé!) les attendait impatiemment sur une branche de chêne. Dès qu’ils arrivèrent, il sauta sur les épaules Fantasio. Ce dernier se remettant à peine de sa frustration marmonnait comme pour lui-même.

-Seccotine, maîtresse d’école, c’est la meilleure de l’année! Jusqu’où elle peut aller pour avoir un scoop, elle! Elle n’a même pas de formation pour faire ça… Ils sont fous de la laisser faire!

-On peut s’attendre à tout avec elle, tu le sais bien! Mais dis-moi, mon vieux, qu’est-ce qui t’a donné la puce à l’oreille?

-J’ai reconnu son scooter devant l’école. Elle doit être la seule collègue que je connaisse qui se fait de la pub : regarde! Il pointa l’engin du doigt à Spirou qui plissa les yeux pour mieux voir.

-Un autocollant du journal « Le Moustique »! Bon sang, t'as un œil de lynx!

-J’ai tout du suite fait le lien avec ce nez retroussé que j’avais déjà vu quelque part.

-En tout cas, c’est de la veine qu’on l’ait rencontrée!

-Mouais…fit Fantasio, toujours un peu sceptique.

-Mais oui, penses-y! En travaillant dans l’école, elle a accès à une foule d’infos qu’on n’aurait pas autrement et ça nous laisse le temps de regarder ailleurs. Laisse donc tomber ton orgueil de mâle un instant!

-J’imagine que, comme d’habitude, tu as raison… Alors, par où commencer?

-Nous savons qu’ils sont disparus pendant qu’ils se rendaient à l’école. Avec leurs adresses, nous pouvons refaire leur chemin et chercher des indices ainsi. Comme les policiers ont laissé tombé cette piste pour l'instant, aussi bien en profiter!

-Allons-y alors! et ouvrons l’œil!

Heureux de voir que son ami avec un peu retrouvé son côté « intrépide reporter », Spirou consulta le papier que leur collègue leur avait donné pour voir leur destination. Comme la première adresse n’était pas loin, ils partirent à pied. Le pâle soleil s’était élevé un peu plus dans le ciel, toujours voilé de nuages menaçant de crever. Mais le moral était revenu peu à peu chez les deux amis et ce n’est pas quelques rafales de vent froid qui allaient les freiner!