Seccotine n’eut pas le temps de souffler après le départ de ses amis lorsque les élèves de sa classe revinrent tranquillement de leur cours de gymnastique. Odette Belhumeur avait beau dire que les enfants n’étaient pas touchés par les événements, la journaliste devinait bien que les élèves d’une classe de troisième année ne pouvaient pas être aussi tranquilles. Elle les laissa s’installer et au lieu de commencer avec une leçon d’arithmétique, comme c’était prévu, elle décida de changer un peu les plans et de voir si elle ne pouvait pas apprendre quelque chose de ces jeunes gens. En observant les autres enseignants, elle s’est vite rendue compte que les disparitions n’étaient pas le sujet préféré dans les classes. Elle choisi donc d’être l’exception à la règle. C’était peut-être brutal, mais il fallait le risquer… Elle formula rapidement ses idées dans sa tête puis se décida à parler lorsque tous les élèves furent installés.

-Avant de continuer la journée, j’aimerais qu’on parle de la raison pour laquelle votre enseignante, Mlle Marie, n’est pas là aujourd’hui. Elle prit une grande inspiration avant de continuer. « Pourvu que je trouve les mots justes. » pensa-t-elle.

-Si elle n’est pas là aujourd’hui, c’est parce qu’elle est trop triste.

Il régna alors dans la classe un silence d’enterrement ce qui la mit encore plus mal à l’aise. Malgré les apparences, ce qu’elle disait n’était pas tout à fait faux. Si Seccotine n’avait pas pris la place de Marie Zimmer, une véritable suppléante l’aurait fait. Elle se souvint alors de ce que l’enseignante lui avait dit la veille, alors que la journaliste l’avait appelée : «Vous savez, je ferais tout pour ces enfants. Mais cette fois-ci, c’est au-dessus de mes forces. Je sais qu’ils ont besoin de moi… dites-leur que je pense à eux très fort et que je vais revenir très vite!» C’est un petit garçon au visage parsemé de taches de rousseur qui fit sortir la jeune femme de sa rêverie.

-Mais Mlle Martine, pourquoi elle est triste?

La suppléante s’appuya sur le bureau en gardant son air impassible.

-Eh bien, à cause de ce qui est arrivé à Cédric et Michaël. À ce moment, les 21 paires d’yeux qui étaient rivées vers elle se baissèrent toutes.

-C’est quand qu’ils vont revenir? demanda une fillette.

-Pourquoi ils sont pas là? demanda une autre aux yeux bridés.

-Je n’en sais rien… dit la jeune femme presque dans un murmure. J’aimerais le savoir, mais je ne le sais pas. Je sais qu’ils vous manquent…

-Cédric, c’est mon meilleur copain. Je voudrais qu’il soit là…, murmura un garçon.

Seccotine remarqua alors une petite fille aux nattes blondes assise près de la fenêtre qui cacha son visage dans ses bras croisés sur son bureau tandis qu’un garçon se leva de sa place pour aller se cacher derrière une petite bibliothèque au fond de la classe et qu’on autre se dissimula sous son bureau. Ça ne se passait pas vraiment comme elle l’avait prévu; tous réagissaient différemment et elle ne savait pas comment gérer la situation. Elle changea donc de stratégie.

-Bon! J’aimerais ravoir votre attention, S’il vous plait! Je n’aurais peut-être pas dû parler de ça… Tout ce que je voulais dire, c’est que Mlle Marie ne vous oublie pas. Elle pense beaucoup à vous tous et elle sera de retour bientôt. Par contre, si jamais vous avez besoin d’en parler, on peut le faire, par contre.

Tout le monde revint à sa place mais le silence demeura. Puis le garçon qui était parti se cacher leva sa main.

-Vas-y! On t’écoute! Dit la jeune femme.

-Eh ben, moi j’ai peur qu’ils ne reviennent jamais. Mais mon père dit que les policiers vont les retrouver. Pourquoi les flics les cherchent? Ils ont rien fait de mal!

-Les flics, ils aident aussi, des fois, Patrick! lança la fillette aux yeux bridés.

Et pendant une quinzaine de minutes, Seccotine laissa parler librement les élèves qui, presque tous l’un après l’autre, parlèrent de leurs inquiétudes, de ce dont ils avaient entendu parlé, de ce que « papa a dit », bref, ce fut un véritable soulagement pour la plupart d’entre eux. Certains fondirent en larmes ou levèrent le ton mais, ils se ressaisirent rapidement. Lorsque tous les enfants semblaient avoir dit ce qu’ils avaient à dire, Seccotine reprit la parole.

-Je crois que ça nous a fait du bien d’en parler n’est-ce pas?

-Oui! Répondirent les enfants en chœur.

-Maintenant, on ne peut rien faire d’autre qu’attendre la suite de l’histoire et d’espérer que tout se termine bien. Mais je suis sûre que Cédric et Michaël vont revenir bientôt. En attendant, on va faire un peu d’arithmétique.

Les enfants sortirent leurs livres tranquillement sans discuter et la leçon se poursuivi relativement normalement au grand soulagement de Seccotine. Cette dernière avait toutefois un peu de mal avec ce premier cours car elle n’était jamais capable de savoir si les enfants comprenaient bien ce qu’elle disait. Pourtant, elle suivit scrupuleusement les instructions que lui avait donné Patricia, l’enseignante référée par le journal et qui l’aidait pour la pédagogie, un domaine qui lui était complètement étranger. La journaliste faisait de son mieux, mais ce n’était pas aussi facile qu’elle ne l’aurait cru. Après une vingtaine de minutes, elle mit les élèves en travail d’équipe et elle s’écrasa sur la chaise du bureau en se demandant comment les enseignantes pouvaient bien gérer autant d’enfants en même temps tout en enseignant de la matière et en régissant bien le temps. Elle décida que les cours magistraux étaient finis pour l’avant-midi et elle les occupa à autre chose pour le temps qui restait. Après quelques heures, la cloche sonna l’heure du repas du midi. Habitués à leur routine, les enfants sortirent de la classe doucement et se rendirent soit à la cantine, soit à la maison sans que leur suppléante ne leur en donne la consigne. Bien contente de cela, Seccotine s’en alla rapidement vers la salle des professeurs, son casse-croûte à la main, pour la suite de son enquête.

Elle sortait à peine des toilettes qu'elle croisa une jeune femme d’une trentaine d’année qui l’avait un peu aidée à son arrivée le matin même et avec qui elle avait aussitôt sympathisé : une certaine Stéphanie qui travaillait à la cantine. C’était une blondinette aux yeux vifs et à l’énergie contagieuse et Seccotine trouvait qu’elle lui ressemblait un peu; c’était peut-être pour cette raison que la journaliste lui trouvait des affinités. Mais étant complètement métamorphosée, seule cette dernière pouvait faire la comparaison. Elle fut plus étonnée que ravie de la retrouver à ce moment-là.

-Stéphanie! Quelle surprise! Tu n’es pas au travail à cette heure-ci?

-Salut Martine! Ben pas tout de suite, ils n’ont pas besoin de moi maintenant. Je voulais te parler, en fait.

-Ah? De quoi, donc?

-Je ne te l’avais pas dit, mais j’ai un fils dans ta classe : Nicolas Becker, je ne sais pas si ça te dit quelque chose…

-Heu… oui, en effet...

-Bon! Fit Stéphanie, satisfaite. Je viens de le croiser et il vient juste de me raconter que vous aviez parlé en classe de toute cette affaire, enfin, tu sais de quoi je parle. Eh bien, je suis bien contente, je tiens à te le dire! Tous les profs en font un sujet tabou, mais les enfants ont besoin d’en parler. Malgré ce que Mme la directrice peut en dire…

-Je sais… j’ai senti que le besoin était là. Merci, en tout cas! À un moment, j’ai eu peur de faire une erreur.

-Au contraire! Dis, tu suis ce qu’on dit aux nouvelles là-dessus?

-Vaguement… menti Seccotine. Je sais que les inspecteurs ont trouvé une nouvelle piste, c’est tout.

-En tout cas, nous on suit ça à la maison et je suis sûre qu’ils vont trouver quelque chose bientôt!

-J’envie ton optimisme! Toi-même, est-ce que tu connaissais bien Cédric et Michaël? Demanda la journaliste qui profita de l’occasion pour sonder sa nouvelle amie.

-Pas plus que les autres. Ils n’avaient rien d’extraordinaire, tu sais. Leur famille n’est pas plus riche que les autres ou quoi que ce soit… Mais oublions ça pour l’instant! Je veux que tu me racontes ta première journée ici!

Les deux femmes parlèrent de choses et d’autres pendant quelques minutes puis la plus vieille retourna à la cantine. Malgré la compagnie agréable qu’elle avait offert pendant ce court moment, Seccotine regretta d’avoir passer tant de temps avec Stéphanie, car elle a manqué de belles minutes à écouter les conversations des enseignants qui auraient pu lui apprendre quelque chose. Elle se hâta donc vers la salle des professeurs. Ce qu’elle a pu entendre ce midi-là ne fut guère fructueux; les enseignantes et autres membres du personnel discutaient de tout sauf des enlèvements. Sans compter que les autres enseignants ne parlaient beaucoup à cette petite nouvelle qui ne semblait pas trop s’y connaître dans le métier; ils s’en méfiaient presque. Seccotine écouta néanmoins les conversations qu’ils tenaient entre eux. Elle ne put s’empêcher de sourire lorsque Josette, qui s’était jointe au repas, raconta aux enseignants son aventure de la matinée avec « deux journalistes très insistants dont un qui était d’une impolitesse, je vous dis même pas! Celui-là, il a même menacé d’aller déranger toute l’école et d’aller foutre le désordre si je ne lui répondais pas. Mal élevé comme j’en ai rarement vu! J’espère bien qu’ils ne reviendront plus, en tout cas! »

Voyant qu’il n’y aurait plus rien à tirer de toute façon, la journaliste profita de l’attention générale que tous les enseignants portaient à la secrétaire pour s’éclipser discrètement. Elle alla mettre son manteau et alla à l’extérieur pour laisser l’air froid rafraîchir ses idées. Elle observa attentivement les alentours sans rien voir véritablement. Des voitures allaient et venaient sur la rue et quelques enfants revenaient de la maison joyeusement, mais absolument rien de particulier. Tout à coup, une Opel grise s’arrêta devant la jeune femme sans qu’elle ne puisse voir qui était à l’intérieur. Seccotine s’approcha lentement mais l’engin reparti à toute vitesse. « C’était qui ce zigoto? Pensa-t-elle. Bof! C’est sûrement sans importance… » Voyant l’heure qui avançait et sentant des gouttes d’eau tomber sur sa tête, elle décida de rentrer.

Seccotine se surprit d’avoir hâte que cette journée finisse. Après tout, elle n’en apprenait rien et sa stratégie s’avérait beaucoup moins efficace qu’elle ne l’aurait pensé. Elle espérait avoir plus de chance en rencontrant les parents le lendemain soir. Elle se sentie idiote d’avoir pensé que les enfants eux-mêmes auraient pu lui apprendre quelque chose. Au moins, leurs témoignages pourraient être intéressants dans l’article. « Mais c’est tellement plus que ça que je veux! » se dit-elle. Comme elle souhaitait que ses deux amis en aient découvert plus qu’elle! Elle s’arrêta devant une fenêtre et contempla la vue sur la cour d’école, joyeuse malgré la fine pluie. Elle reconnu quelque uns de ses élèves. Malgré le peu de temps qu’elle avait eu avec ces enfants, elle avait apprit le nom de plusieurs d’entre eux et elle s’amusa de les voir ailleurs que dans une classe. Elle enleva ses fausses lunettes qui lui gênaient un peu la vue et elle observa attentivement la clôture entourant la cour et les gens qui passaient sur le trottoir avoisinant. Encore une fois, rien de suspect. Décevant. Tout à coup, elle aperçu de nouveau l’Opel grise qui s’immobilisait près de l’entrée des élèves. Le véhicule ne s’arrêta que quelques secondes avant de repartir aussi furtivement qu’il était apparu.

«Tiens, tiens, pensa-t-elle. Mon intuition féminine me dit que cette voiture n’est pas si insignifiante que ça. Je devrai en toucher un mot à … Spirou! » Son visage s’illumina lorsqu’elle aperçu son ami au coin de la rue. Fantasio le suivait et Spip traînait un peu en arrière. Elle se senti soudain moins abattue, moins désorientée. Elle n’eut pas le temps de les observer plus longtemps qu’une sonnerie retenti; le signal pour le début des cours. La journaliste remis ses lunettes sur son nez et reparti vers sa classe d’un pas décidé. Comme elle aimerait qu’ils soient près d’elle maintenant, qu’ils soient avec elle. Elle ne voulait pas se l’avouer, mais lorsqu’elle avait aperçu Fantasio au coin du couloir quelques heures auparavant, elle lui aurait sauté dans les bras si elle avait pu… Oui, elle souhaitait au fond d’elle-même ne pas être seule pour affronter tout ça. Alors, même Fantasio, elle était heureuse de le voir. Ses émotions étaient à vif et elle ne se faisait pas confiance dans ces moments-là. Elle se demanda alors si elle devait leur en parler, de son malaise. Fantasio attraperait assurément la balle au vol et il ne manquera pas de se moquer d’elle. Non! Son orgueil d’intrépide reporter ne le supporterait pas! Mais d’un autre côté, pouvait-elle en être sûre? Peut-être saura-t-elle l’émouvoir… Spirou la comprendrait, elle en était sûre. Il l’épaulerait dans tout ça… Il serait près d’elle… mais elle ne voulait pas perdre la face devant lui non plus, même si cela impliquait un rapprochement avec lui. Soudain, elle s’arrêta net de marcher et se frappa le front de la paume de sa main à répétition. « Mais qu’est-ce que c’est toutes ces idées! pensa-t-elle. Tu n’as pas honte, Sophie, de penser des choses comme ça! Tu n’as besoin de personne et tu vas très bien! »

-Pff! Décidément, cette histoire est en train de me ramollir… se dit-elle à mi-voix. Je ne leur dirai rien du tout car il n’y a rien à dire! Elle secoua la tête et poursuivi son chemin et entra dans la classe pour attendre les enfants qui arrivèrent quelques instants après elle. Ils semblaient être plus joyeux (et un peu plus turbulents d’ailleurs, au grand regret de la journaliste) que durant la matinée et ce malgré la pluie qui tambourinait maintenant aux fenêtres. Elle alla à son bureau en donnant quelques directives avec son attitude sérieuse de « Martine ».

-Bon après-midi, les enfants! Prenez votre livre de lecture à la page 25. Nous allons lire le texte ensemble avant de … Elle stoppa son regard étant attiré vers un bureau vide au centre de la classe. Elle arrêta de respirer pendant un instant.

-Où… où est Julie?