- Je suis Barbe Rousse ! Yarg !

- Barbe Rousse ? Tu n’as pas de barbe !

- En garde !

Ce fut sous les rires que Gaeth et Célestia débutèrent ce combat à l’épée de bois. Par crainte d’être défaite aussi facilement, la fille de Fantasio se faufila à travers la forêt, faisant tout son possible pour que son adversaire puisse être ralenti par les racines. Fort heureusement, Manuarii vint à la rescousse de sa demi-sœur en surgissant d’un bosquet.

- Hé, on ne touche pas aux dames !

Le rouquin s’arrêta, surpris. Il avait oublié à quel point son compagnon de jeu avait eu une poussée de croissance, ces derniers mois…

Il dut se résigner à se laisser toucher par l’épée de bois afin de feindre la mort. Reconnaissante, Célestia donna quelques tapes amicales sur le dos de son protecteur.

- Bien joué !

- Merci. Maintenant, allons sauver la princesse !

La princesse en question, Lily-Ann, se trouvait dans la cabane dans l’arbre, en compagnie de son ravisseur, Pierrot, qui lui tendit un jus de pomme.

- Un peu de rhum, miss ?

Il ne se préoccupa pas des ennemis qui pouvaient pénétrer sur son territoire, son second était mort. En fait, il était ravi de partager son trésor (qui était de la monnaie en chocolat) avec une jeune fille de classe.

Cependant, lorsqu’il sentit ce léger poids contre son dos, suivi de cris victorieux, il sut que Célestia l’avait touché.

- Je l’ai eu ! Je l’ai eu !

- Neuf minutes quarante, répondit Lily-Ann en stoppant le chronomètre. C’est un record.

- On recommence ? demanda sa sœur, enthousiaste.

- Je crois pas non, répliqua Manuarii.

Ce dernier vit en effet un écureuil au pelage bleu s’approcher d’eux par la voie des branches. Deux ans s’étaient écoulés depuis la conception de Gaïa, qui devint rapidement le portrait de son père, Spip. Lorsqu’elle fut sevrée, elle devint aussi celle qui communiqua les messages des parents aux enfants.

Arrivée à leur hauteur, Gaïa attendit que l’un d’eux saisisse le message qu’elle porta au ruban ornant son cou. Ce fut Lily-Ann qui s’en chargea. Le morceau de papier lu, elle porta un regard mélancolique sur son grand frère.

- Il faut y aller.

-xxx-

Zorglub et Ororéa avaient eu maintes disputes au sujet de leur future cohabitation. Le savant ne voulait supporter la présence de journalistes dans son laboratoire, même s’ils étaient absents une bonne partie du temps. Quant à sa compagne, celle-ci n’avait pas envie de séparer son fils de son père et ses demi-sœurs. Mais à force d’efforts de diplomatie de Spirou et du Comte de Champignac, le couple put s’arrêter à un accord commun.

Le choix fut Tora-Torapa. En effet, l’ancienne base de Zorglub se trouvait toujours là, d’autant plut qu’il s’agissait d’une occasion unique de présenter la vie ancestrale polynésienne à Manuarii. Ce dernier devait alors dire adieu à ce qu’il avait connu auparavant. Mais rien ne présageait qu’il ne reviendra jamais.

Pendant qu’elle aidait dans la préparation de valises, Seccotine demanda à Ororéa :

- Alors, c’est décidé ? Vous allez faire un enfant ?

- C’est maintenant ou jamais, mais nous attendrons d’être entièrement installés à Tora-Torapa avant de le faire.

- Avez-vous choisi les noms ? demanda Luna, apportant son aide elle aussi.

- Afin d’éviter d’autres disputes, c’est mon choix de nom s’il s’agira d’une fille. Zorglub en fera de même s’il s’agira d’un garçon.

- Et ce sont ?

- Zaoki pour une fille. Zorglub Jr. pour un garçon.

Peu de temps après, le regard incrédule de Seccotine croisa celui de Luna, estomaquée.

- J’espère que ce sera une fille !

Lorsqu’elles comprirent qu’elles avaient dit cette phrase en même temps (et à voix haute), elles éclatèrent de rire.

Fort heureusement, dans les mois qui suivront, Ororéa mettra au monde une petite sœur pour Manuarii.

-xxx-

Entre temps, les enfants arrivèrent devant la maison, où ils retrouvèrent Spirou, pris entre deux feux.

- J’exige un minimum de deux fois par année ! s’emporta Fantasio.

- Une fois ! répliqua Zorglub.

- Deux !

- Il n’est pas question que vous fouinez dans mon laboratoire deux fois par année !

- Mais j’en ai rien à- !

En apercevant les enfants, le diplomate en situation délicate plaqua sa main sur les lèvres de son meilleur ami.

- Que se passe-t-il ? demanda Manuarii.

- Il se trouve que ton père veut envahir mon territoire ! s’énerva son beau-père.

- Mais je veux juste voir mon fils ! Et avez-vous au moins pensé à leurs sœurs ?

- Ouais ! approuva Lily-Ann.

- On veut voir notre frère ! ajouta Célestia.

- Je veux le voir moi aussi ! appuyèrent Gaeth et Pierrot.

- Vous voyez ? constata Manuarii. Moi aussi je veux les voir.

Ne pouvant déplaire à celui qu’il considérait comme son fils, Zorglub abdiqua.

- Très bien, Fantasio. Vous et votre famille pourrez voir la mienne deux fois par année : une fois à Tora-Torapa l’été et une fois au domaine Tanzafio à Noël. La famille de Spirou et de monsieur Lagaffe est aussi invitée.

Les enfants hurlèrent leur joie tandis que Fantasio se sentit blêmir. Il ne savait s’il pourrait supporter la présence de Gaston deux fois de trop. Par contre, ses enfants appréciant la compagnie de Pierrot, il ne pouvait leur refuser cette faveur.

Croyant qu’il s’agissait du bon moment, le journaliste ajouta :

- Je savais que ton beau-père n’avait pas envie d’être dérangé dans ses expériences, sourit-il. Voilà pourquoi ta mère et moi avons décidé d’installer des webcams sur nos ordinateurs, afin que tu puisses garder contact avec nous.

Ravi d’entendre une telle nouvelle, Manuarii se jeta dans ses bras.

- Merci, papa !

Surpris par une grande marque d’amour, Fantasio faillit verser une larme. Il préféra cependant la garder pour lui-même, pour la laisser couler lorsque personne ne pourra le voir.

- Eh bien… nous y voilà.

Entendant cette voix, le blond abandonna l’étreinte de son fils pour se tourner vers Ororéa, qui venait de franchir le seuil de la porte avec ses amies.

- Les mots me manquent pour dire à quel point j’ai apprécié l’accueil que vous nous avez fait, ajouta-t-elle.

- Tu seras toujours la bienvenue chez nous, assura Seccotine.

Et elle était sincère lorsqu’elle disait ces mots. Manuarii a eu la chance de grandir avec ses deux parents, au sein d’une relation harmonieuse. Une chance que peu de gens peuvent s’offrir de nos jours.

Lorsque Fantasio se trouva face à son ancienne amante, il ne sut quoi lui dire. Leur seule nuit d’amour a failli mettre en pièce sa relation avec Seccotine. Et pourtant, la naissance de ce fils inattendu fut un merveilleux cadeau du ciel.

- Je…

Il s’interrompit. Il n’était pas capable de le dire. Que c’était inespéré de voir ce fils dont il ignorait l’existence. Ororéa lui a permis de le voir. Il lui en était reconnaissant de lui en avoir informé, mais aussi d’avoir partagé neuf années de sa vie avec lui.

- Merci d’être venue, Oro.

Elle lui sourit, compréhensive. Elle sentit un poids remonter le long de sa jambe et ne fut pas étonnée de voir Spip l’étreindre au niveau de la nuque.

- Vous allez tous me manquer, confia-t-elle en caressant le pelage de l’écureuil.

Le départ fut douloureux, mais tous savaient que la vie était faite ainsi. Cependant, avant cette séparation, les enfants s’étaient promis de rester ensemble, quoiqu’il arrive. Et s’ils ne pouvaient être ensemble au même lieu, ils le resteront en pensée.

Lorsqu’on ne vit plus le véhicule de Zorglub s’éloigner à l’horizon, Spirou fut le premier à disparaître ce silence en suggérant :

- Qui veut jouer au foot ?

Les enfants oublièrent aussitôt leur tristesse. Mais pas Fantasio, qui préféra rentrer à la maison pendant qu’on ne portait pas attention à lui. Aussitôt qu’il franchit les escaliers à l’entrée, il entendit une voix l’interpeller.

C’était Luna, visiblement inquiète pour lui. Il s’arrêta, mais resta dos à elle.

- Tout va bien. J’ai juste besoin d’être seul un moment.

- Je comprends. Mais ne reste pas seul trop longtemps. Tes filles auront besoin de toi.

Ce furent les seules paroles qu’elle prononça avant de retourner à l’extérieur.

Lorsqu’il sut qu’il était seul, Fantasio put enfin verser ses larmes, qu’il gardait trop longtemps enfouies au fond de ses yeux. Cela se fit sans un bruit, à l’exception d’un long soupir, qui allégea son cœur.

Puis, quand il se sentit prêt à revenir, il vit Seccotine, qui l’attendait près de la porte. Il ne savait depuis combien de temps qu’elle fit preuve de patience, mais il ne refusa pas l’étreinte qu’elle lui offrit.

- J’espère que tu n’as pas trop souffert de jalousie, lui souffla-t-il.

- Un peu, mais tu trouvais toujours le moyen de me rassurer.

Elle savait que le charme naturel d’Ororéa attirait toujours Fantasio, mais il fit de son mieux pour prouver que c’était bel et bien à Seccotine qu’il avait fait preuve de fidélité. Il s’en voulait de l’avoir fait souffrir, mais jamais Manuarii fut favorisé au détriment de ses filles, ce qui la soulagea.

Après l’avoir embrassé tendrement, Fantasio sortit à l’extérieur et apostropha Spirou.

- Hé, vieux, ça te dit un duel joueur contre gardien ?

Son meilleur ami accepta, décidant de prendre la position du gardien. Cependant, au premier botté de Fantasio, ce dernier dévia le ballon, qui fila en direction du visage de Luna. Mais la spectatrice eut le temps d’attraper l’objet avant qu’il ne la percute.

- Comment as-tu pu l’arrêter ? demanda son compagnon, à la fois ahuri et rassuré de la voir saine et sauve.

- De un, j’ai mes réflexes, dus à mon côté paranoïaque. De deux, bien que je sois née dans un pays où le mot « football » désigne un autre sport, il me reste de l’italien dans le sang.

- Mais pas assez pour vouloir en jouer.

Cette moquerie poussa l’Italo-belge à poser le ballon au sol et à user de ses talons hauts pour le botter en direction de Spirou, qui sut l’arrêter.

Énigmatique, Luna ajouta :

- Je prends des risques seulement lorsque je suis sûre de gagner.

Cette phrase restera à jamais gravée dans la mémoire de son fils.



FIN
P.S. : Eh oui, le prénom Zaoki est un clin d’œil au deuxième dessin animé de « Spirou et Fantasio ». Mais rassurez-vous, Ororéa ne va pas mourir dans une tempête tropicale ;)