La cour était complètement vide lorsque Spirou arriva et, sans qu’il ne le sache, Seccotine venait à peine de faire sa dramatique constatation dans sa classe. Il entra et fit un sourire timide à la secrétaire qui resta silencieuse. Il stoppa avant de frapper à la porte de la classe en voyant son amie en train de parler devant le tableau en faisant de grands gestes. Il sourit en se demandant s’il s’agissait bien du téméraire reporter qu’il connaissait! Avant même qu’il ne frappe la porte, une petite fille remarqua sa présence.



-Mlle Martine! Il y a quelqu’un à la porte!

-Tiens, oui! Merci Catherine!

-C’est qui? C’est qui? Demandèrent quelques élèves en chœur avec un sourire espiègle.

-Eh bien…hésita la journaliste.

-C’est ton fiancé? Demanda la même Catherine. Seccotine saisit l’occasion.

-Oui c’est ça! C’est mon fiancé! Il doit avoir quelque chose de très important à me dire. Continuez la lecture, je reviens dans une minute!

Elle sorti de la classe doucement et son ami l’attendait avec un regard glacial, rempli de reproches.

-Salut, mais tu es fou de voir me voir comme ça!! Qu’est-ce que c’est que cet air? Ah… Tu as entendu?

Spirou ne répondit rien mais ses yeux marron à demi cachés sous ses sourcils froncés en disaient long sur son humeur.



-Ce n’est pas ma faute, c’est la gosse qui a eu l’idée, pas moi! Se défendit la jeune femme.

-C’est malin! Tu oublies que tu ne nous as pas reconnu ce matin, comment tu vas expliquer ça?

-Mince! J’avais complètement oublié ça… Je vais m’arranger ne t’inquiète pas! Il faut dire que tout va déjà tellement mal…

-Comment ça?

-Julie Rainville n’est pas revenue cet après-midi. On a téléphoné aux parents et elle était partie comme convenu de la maison. Comme tous les autres… et sous mon nez en plus! Comment se fait-il que je n’aie rien vu?

-Ce n’est pas vrai! S'écria Spirou. Sous notre nez, oui! Dire qu’on était à l’extérieur tout ce temps et qu’on a rien remarqué! Et, à quoi elle ressemblait cette Julie?

-Je ne l’ai pas vue longtemps, mais je me souviens qu’elle avait les cheveux un peu frisés, brun roux et qu’elle avait de jolis petits yeux toujours rieurs. Elle portait des jeans avec des fleurs brodées dans le bas. Vous l’avez vue?

-Eh bien, c’est difficile à dire, mais je pense avoir vu une fillette que ressemble à ça… Mais ça importe peu maintenant. C’est trop bête… on n’a vraiment pas pensé de surveiller les enfants qui allaient vers la maison! Cette disparition a vraiment l’air de te toucher, en tout cas…

-Je n’ai rien vu… pourtant j’étais là! Ce reportage est le fiasco de ma carrière: tout va de travers! Murmura-t-elle comme s’il n’était pas là.

-Secco! dit Spirou en la prenant par les épaules. Tu ne peux pas tout voir et ce n'est pas toi la responsable! Ressaisi-toi et écoute-moi : je suis venu te parler d’un indice…

-Ah oui? Lequel? Demanda-t-elle, soudainement intéressée.

-On a remarqué une voiture suspecte autour de l’école.

-Une Opel grise?

-Comment le savais-tu?

-Je l’ai remarquée aussi… Elle était devant l’entrée ce midi, puis je l’ai revue près de la cour. Mais il n’y avait personne dedans à part le conducteur…



-On a aussi remarqué que les deux garçons ont sûrement été enlevés au même endroit, soit dans un 200 m de rue caché un peu de la vue de l’école. Lorsqu’on a suivi l’Opel, on l’a perdue de vue sur cette rue, puis elle a failli nous écraser sans qu’on puisse voir où elle est partie.

-Ça par exemple... Et, tu as le nom cette rue?

-C’est la rue de l’Église. Tu sais, elle fait le coin de rue là-bas avec la rue du Cardinal près de l’entrée des élèves? Tu connais quelqu’un qui habite là?

-Ça ne me dit rien encore… Mais je vais faire mon enquête! Même si tout le monde fait un peu comme si de rien n’était dans cette école… Il n’y a que Stéphanie, une fille avec qui je m’entends assez bien, qui ose me parler des enlèvements. Quand je vais lui dire ça… Mais c’est différent quand même : cette fois-ci c’est une fille et ça c’est passé sur l’heure du midi. Et en plus, je ne sais pas où habite Julie exactement, mais je suis sûre que c’est complètement à l’opposé des deux garçons.

-Rien pour faciliter les choses… Notre indice perd de la valeur, fit Spirou pensif.

Ils restèrent un moment en silence et soudain Seccotine releva la tête.

-Dis-moi, Fantasio n’est pas avec toi?

-Heu… Tu te souviens de l’histoire avec Josette, la secrétaire? Eh bien, s’il était entré ici une fois de plus, elle l’aurait chassé à coups de carabine si elle avait pu, je pense…

-Hi!hi!hi!

-Il est resté à l’extérieur avec Spip : ils continuent de surveiller les environs.

-Bien, bien. Pour ma part, Mme Belhumeur revient demain… elle me donnera sûrement d’autres infos… Mais demain, c'est si loin!

-On n'y peut rien! Faisons de notre mieux d'accord? Bon, alors on s’appelle ce soir?

-Bien sûr! Heu…Tu n’embrasasses pas ta fiancée?

-Et puis quoi encore? Toi, je te retiens! Tu peux être certaine que je n’oublierai pas ce coup-là!

-Holala! Ne soit pas si rancunier! Allez! Y’a pas de gêne… juste un petit baiser amical, il faut que ça fasse réaliste, non? J’ai un personnage à jouer, moi!

Spirou soupira et donna un rapide mais affectueux baiser sur le front de son amie qui fit un sourire satisfait.

-Je peux y aller maintenant? demanda-t-il.

-Mais oui! répondit-elle. De toute façon, ils vont commencer à s’impatienter…

-À plus tard … dit-il avant de s’en aller précipitamment. Seccotine le regarda un instant, puis elle revint dans sa classe. Mais elle se heurta à une vingtaine d’enfants curieux agglutinés devant la porte.

-Mais... Qu’est-ce que vous faites tous ici? Gronda-t-elle. Retournez à vos places et plus vite que ça!

                                                         ***

Spirou alla rejoindre Fantasio et Spip en pensant à ce qui venait de se passer. Ce sentiment d’impuissance, c’était insupportable! Être obligé d’attendre qu’il se passe quelque chose, avec ces enfants en danger… Puis il se demanda s’il allait parler de cette histoire de « fiancés » à Fantasio. Finalement, il n’en fit rien. Par contre, il n’oublia pas un détail de tout le reste. Son ami fut aussi frustré que lui à l’idée que le kidnappeur leur avait filé entre les doigts. Ils décidèrent alors qu’ils ne laisseraient pas passer la sortie des élèves bien qu’ils doutaient qu’il se passe quelque chose.

En attendant la fin de la journée, les deux journalistes décidèrent d’aller interviewer les parents des victimes. Ils n’allaient sûrement pas apprendre grand chose mais ça allait leur fournir quelque chose à écrire pour leur reportage. Contrairement à ce qu’ils pensaient, les deux couples les ont accueillis avec gentillesse. En parlant avec eux, ils ont appris que ces parents voulaient que cette histoire soit ébruitée le plus possible. Ainsi, disaient-ils, les chances que le kidnappeur se rende ou soit retrouvé étaient plus grandes. Ils sont finalement sortis de leurs entrevues avec peu d’informations supplémentaires, mais avec un témoignage bouleversant qui a même ému Fantasio. La journée d’école arriva enfin à son terme et les deux journalistes suivis de Spip se promenaient près de la grille lorsqu'un son retenti de la poche de manteau de Fantasio.

« Under my umbrella… ella …ella… hey…hey …hey»

-Jolie sonnerie… Pas du tout énervante! dit Spirou avec sarcasme.

-Bon, ça va, oui? Au moins c'est de circonstance avec le temps qu'il fait! Allô?

-Fantasio? C’est moi! J’ai fini ma journée, fit la voix féminine au bout du fil.

-Et quoi de neuf?

-Pas grand-chose depuis que Spirou est venu me voir. Je vais essayer de mettre la main sur les informations de tous les parents pour la rencontre de demain. L’école ne veut pas me les fournir. Et puis, j’ai des personnes à téléphoner. Et vous?

-Bof! On est allé interviewer les parents des victimes. On surveille la sortie des enfants, mais il n’y a rien de suspect jusqu’à maintenant. On pourrait aller avec toi pour t’aider, si tu veux.

-Je n’ai pas vraiment besoin d’aide, tu sais! Mais si vous m’accompagniez, ça irait beaucoup plus vite. D’accord! On fera la préparation de la rencontre de parents ensemble. Je vous attends chez moi!

-D’accord. Mais avant, il y avait quelque chose que je voulais te demander, Secco…

-J’ai pas le temps, maintenant. Tu me le diras tout à l’heure!

-Bon, ben... à tout de suite alors!

-Ciao!

-Tu as entendu ça? Dit Fantasio en fermant son portable. Elle a accepté notre aide sans rien dire… Je te le dis, elle ne va pas bien, notre Seccotine! On nous l’a changée ou quoi? En plus, elle n’a pas voulu m’écouter… J’espère qu’il n’y a rien de grave.

-Depuis quand tu t’inquiète pour elle, toi? Je te croyais en colère!

-Humf! Oui, bon, moi ce que j’en dit… Allons-y, elle va nous attendre!

Mais Fantasio dû admettre que Spirou avait raison. S’il se posait des questions au début, il commençait carrément à s’inquiéter… Selon lui, ça en prenait beaucoup pour troubler Seccotine. Mais, il ne savait pas encore s’il allait avoir le courage de lui demander en personne.

Ils se rendirent chez elle comme prévu. Ils n’étaient pas fâchés de la revoir au naturel : blonde, sans lunettes et en jeans. Malgré cela, Fantasio continuait à croire qu’il y avait quelque chose d’anormal. Durant toute la soirée, jamais elle n’a fait de commentaires désagréables, jamais elle ne l’a insulté. Spirou fini aussi par remarquer quelque chose d’anormal chez son amie, car en plus de cette gentillesse subite envers Fantasio, elle prenait moins les devants et elle semblait moins sûre d’elle. Mais aucun d’aux n’osa lui demander ce qu’il n’allait pas, de peur qu’elle le prenne mal. Ils connaissaient tout de même son caractère! Et elle, elle n’osa pas parler pour ne pas perdre la face. Inlassablement, elle essayait de se ressaisir car elle remarquait les regards interrogateurs de ses amis.

Malgré tout, ils établirent beaucoup de choses durant cette soirée. Seccotine essaya de mettre la main sur les informations personnelles des élèves, mais sans succès. Elle réussi finalement à joindre Odette Belhumeur qui lui promis de s’en occuper. Ils planifièrent ensuite la soirée de rencontre de parents. L’ordre de passation avait déjà été établi, il restait à trouver les questions à poser. Il fallait que ça soit subtil et que ça ne ressemble pas à un interrogatoire. Spirou allait avoir la tâche ingrate mais importante d’attendre Seccotine à l’extérieur et surveiller les entrées et les sorties des parents, discrètement. Mais ni Spirou, ni Seccotine n’expliqua à Fantasio pourquoi ce devait être son ami plutôt que lui à avoir ce rôle, qu’il était plus logique que ce soit le fiancé de la suppléante qui l’attende. Sans même en discuter, les deux amis décidèrent de garder ce détail pour eux. Fantasio, quant à lui, son travail allait être donné lorsque Seccotine allait recevoir les adresses et les informations sur les élèves et leurs parents. Peut-être certains allaient être suspects. Il était déjà tard lorsqu’ils sortirent de l’appartement de la jeune femme. Il ne pleuvait plus, mais la nuit rendait le vent encore plus glacial et le ciel couvert masquant les étoiles et la lune donnait un air lugubre à cette soirée qui était déjà suffisamment éprouvante. Mais, après tout, le lendemain allait peut-être être plus lumineux...

                                                   ***

Dans une petite maison non loin de là, un couple se disputait.

-Tu as failli te faire prendre! Cria la femme à l’homme assis à la table de la salle à manger.

-C’est à cause de ces deux foutus journalistes; ils ne me lâchaient pas! J’ai voulu m’en débarrasser…

-Tu n’aurais pas dû! Maintenant, ils sont sûrs que tu as quelque chose à te reprocher…

-Si tu n’es pas contente, tu n’avais qu’à faire le boulot toute seule, comme d’habitude!

-J’aurais dû, j’aurais dû… Maintenant, il faut agir le plus vite possible. Tu sais ce qu’il te reste à faire!

-Ouais! Ouais! T’inquiète, je ne raterai pas ce coup-là! Et les deux journalistes? Ils ont l’air décidés à nous retrouver. Qu’est-ce que tu comptes faire?

-Une chose à la fois! Laisse-moi m’occuper d’eux quand le temps viendra. Est-ce que tu peux me dire à quoi ils ressemblent?

-Ben, il y a un qui est blond, grand et qui avait un manteau noir. L’autre est roux et il avait un blouson rouge. Il y avait un écureuil qui les suivait tout le temps aussi! Mais je les ai vus juste un peu…

La femme fit alors un sourire cruel et l’homme devint blanc de peur en la voyant.

-Ils ne perdent rien pour attendre…