Prologue : Aux frontières de votre imagination

Situé bien au-delà de l’Océan Pacifique, là ou les deux Amériques se fréquentent sans jamais oser se toucher, il est un lieu dont la beauté et la dangerosité dépassent toute frontière de l’imagination humaine. Un endroit où la nature, seule rescapée de la convoitise des hommes, régnait en maîtresse sur chacune de ses espèces. Cependant, certaines peuplades, refusant avec véhémence l’ordre que la nature leur imposait, s’exilèrent et fondèrent des villes plus modernes aux abords de l’Océan Pacifique et du canal de Panama. D’autres au contraire, fidèles à leurs traditions, préservaient intacts les villages de leurs ancêtres. Côtoyant quotidiennement les animaux sauvages et les milliers d’autres dangers qui les guettaient, leur courage et leur solidarité constituaient des armes essentielles à leur pérennité. Bien souvent une vigilance accrue était également requise, car nul ne savait ce que lui réservait ce facétieux environnement. Après tout, ne dit-on pas que prudence est mère de sureté? C’est une leçon que ne tarderont pas à apprendre deux jeunes aventuriers venant imprudemment de s’y risquer… Mais quoi de mieux que l’enfance pour nous apprendre les enseignements les plus indispensables de notre vie?

Chapitre 1 : Aux sources de l’Innocence

Tout commença un beau matin de juillet. Le soleil, levé déjà depuis quelques heures, brûlait avec audace les pleines d’Amérique centrale. Filtrant de ses plus beaux rayons le feuillage de la forêt, il offrait aux promeneurs qui s’y aventuraient, un paysage féerique. En cet instant, la jungle était semblable à un véritable sanctuaire. Nul ne songeait à profaner ce temple de quiétude que seuls les oiseaux exotiques animaient de leur cri mélodieux… Mais soudainement son repos fut troublé par un autre bruit qui, lui, n’avait rien d’harmonieux. Quelques grincements de roues, des crissements de freins qui laissèrent peu à peu place à de curieux éclairs multicolores. Deux jeunes cyclistes roulaient à toute vitesse et semblaient se livrer à une passionnante course d’obstacle à travers la forêt. Evitant soigneusement la moindre facilité, contournant avec soin les sentiers balisés, le premier des deux coureurs, s’amusait à sauter par-delà les marécages, à traverser les champs de végétaux, à jouer les équilibristes au-dessus des cimes noueuses des arbres. Le second, quant à lui, tentait de le suivre, mais ses mouvements plus maladroits et son manque de confiance le faisait vaciller à chaque instant. Une fois passé avec succès l’épreuve des champs de piléas et d’hibiscus, il perdit l’équilibre et évita de justesse de plonger dans un marais infesté de piranhas. Se rendant compte de l’absence de son compagnon, son acolyte, dans un mouvement tout acrobatique, se retourna sur lui-même et le rejoignit. D’un air malicieux, il lui lança alors

- Alors, cousin, tu abandonnes déjà la partie?

Retirant alors son casque qui jusqu’alors lui dissimulait le visage, Zantafio laissa apparaître une abondante chevelure noiraude. Il tendit ensuite une main charitable à Fantasio. Celui-ci la saisit et, après s’être relevé, épousseta dans un geste non dépourvu de fierté, la manche de son T-shirt. Le jeune adolescent répondit alors à son cousin dans un ton semblable

- Tu plaisantes! Je commençais tout juste à m’échauffer!

Après avoir ponctué sa remarque d’un léger sourire, il récupéra sa bicyclette espérant de tout cœur que le choc qu’elle venait de subir ne l’avait pas endommagée. Après une étude minutieuse, il poussa un soupir de soulagement. Reposant son attention sur Zantafio, qui l’avait rejoint gourde en main pour l’assister dans son expertise. Celui-ci lui adressa alors dans un clin d’œil

- Il te faudrait donc plus d’une heure d’entrainement pour parvenir à mon niveau?... Non crois-moi Fantasio, tu es tout simplement trop vieux pour ce genre de prouesses !

- Trop vieux moi? répondit-il vexé, Mais je n’ai que deux mois de plus que toi. Et je suis capable de réaliser des figures qui te couperaient le souffle, Zanta !

Ravi de l’effet qu’il avait su produire, Zantafio lança avec satisfaction sa gourde à Fantasio. La saisissant en vol, il en but une pleine gorgée avant de s’essuyer la bouche d’un revers de coude. Son jeune cousin, scrutant avec avidité les environs à la recherche de nouvelles cascades, le brava alors

- Dans ce cas prouve-le! Reprenons notre course, le premier arrivé au pied de la montagne sanglante à gagner. Pas de restriction de temps, tous les chemins sont permis. Tu acceptes ?

Jetant soudainement un coup d’oeil à sa montre, Fantasio fut surpris de s’apercevoir qu’il était déjà midi. Il acquiesça alors d’un léger mouvement de tête

- Sache que rien ne me ferais plus plaisir que de te faire ravaler tes paroles, jeune blanc bec. Mais il est déjà tard et nos grands-parents nous attendent pour le dîner.

- Ce que tu peux être rabat-joie quand tu veux, rétorqua-t-il en soupirant, Tu connais pourtant Maria, jamais prête au bon moment. Je te parie que les plats seront posés sur la table bien après notre retour.

- Peut être mais je préfère ne pas prendre de risque. Nous remettrons ça à un autre jour, nos vacances ne sont pas terminées. Allez suis-moi !

Sur ces mots, Fantasio saisit sa bicyclette et remonta aussitôt en selle. Suivant de loin ce spectacle navrant, Zantafio observa songeur la montagne qu’il rêvait d’atteindre. Un sourire narquois sur ses lèvres, il murmura pour lui-même.

- Mais ça ne coûte rien d’essayer après tout !

Le jeune garçon échappa discrètement à la surveillance de son aîné et se lança sur le sentier inverse. Fantasio, préoccupé par son estomac qui ne cessait de gémir, s’en retourna lentement sur ses pas, persuadé que son camarade le suivait de près.

Toutefois, quelques mètres plus loin, Fantasio s’étonna de la lenteur de son cousin. Un sourire malicieux aux coins des lèvres, il se retourna en déclarant

- Alors Zanta trop épuisé pour m’éblouir par tes prouesses olym…

Le cherchant furtivement des yeux, il comprit bien vite que Zantafio lui avait faussé compagnie. Se passant une main sur son visage, il soupira

- Un de ces jours, il va finir par me rendre dingue!

Puis, il descendit de son vélo et entreprit de rebrousser chemin. Mais à peine avait-il eu le temps de se retourner qu’un bruit inquiétant résonna dans la jungle…

Un coup de feu venait d’être tiré et cela à quelques mètres derrière lui

- Zanta!

Sentant sa respiration s’accélérer, tremblant de tous ses membres, c’est un autre Fantasio qui venait d’ouvrir les yeux sur le décor obscur qui l’entourait. Le soleil qui l’avait cruellement abandonné le privait de points de repère essentiels et le plongea dans un profond désarroi. Assis sur son lit, il serra ses couvertures contre lui et tenta de calmer les battements violents de son cœur. Jamais un cauchemar n’avait suscité en lui un sentiment d’angoisse et de solitude si désagréable. Tentant de chasser ses images de son esprit, il espérait que quelqu’un viendrait lui prêter main forte… une personne qui lui apporterait un peu de réconfort qui le soutiendrait au cœur de cette nuit terrifiante. Heureusement, une petite boule de poil répondit à ses prières. Spip, qui jusqu’alors se régalait d’un festin de noisettes imaginaires, fut réveillé par la douce voix de son camarade de chambrée. Comprenant qu’il ne parviendrait pas à retrouver le sommeil avant longtemps, il préféra exercer son rôle de compagnon fidèle. Se blottissant contre son ami, il attendit de lui quelques caresses qu’il ne tarda pas à recevoir. Fantasio, souriant au petit animal, parvint enfin à retrouver ses facultés. D’un geste, il atteignit sa table de nuit et alluma sa petite lampe de chevet. Maintenant que tout était clair, il se sentait enfin rassuré. Mais il refusa malgré tout de se rendormir, par crainte de revoir ressurgir les fantômes de son passé. Il ouvrit donc un tiroir et en retira une enveloppe décachetée… Il s’agissait d’une invitation bien étrange qu’il avait reçue la semaine précédente. Une invitation qui, à ne pas en douter, ne lui apporterait que des problèmes. Mais comment pourrait-il renoncer à quelques vacances sous les tropiques? Après toutes ces aventures, elles étaient les bienvenues! Mais soudain, un papier tombé sur ses genoux lui fit entrevoir ce séjour sous de plus sombres desseins. Se saisissant de cette image, il regarda avec nostalgie chacun de ses visages familiers, qui lui adressaient leurs plus beaux sourires. Cette photo prise à Portobelo, représentant huit membres de sa famille, était sans doute le dernier vestige d’une famille « unie » qui n’avait d’autre souhait que de se revoir pour les fêtes de Noël.

C’est vrai qu’il avait oublié ce détail. On ne refusait pas une réunion familiale si bien orchestrée. Hypocrisie, faux semblants… tels étaient les apanages de la famille des vicomtes di Fantasio!

Dans un soupir, il se rallongea dans son lit et serra le petit écureuil endormi dans ses bras. Il ferma ensuite les yeux, songeant que quelques soient les rêves qu’ils feraient, ils ne pourrait être pires que ce qui l’attendait le lendemain!